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Sep 13

Une déclaration de Krystel !

Si parler est essentiel, être entendu l’est encore plus.

(Retour d’expérience / Formation groupe de paroles / Albanie).

Elles s’appellent Elda, Rina, Kristina, Ismet ou Megi, elles auraient pu tout aussi bien s’appeler Isabelle, Sophie, Caroline ou Marie. Ils auraient pu s’appeler aussi Jona, Mehmet ou Antoine ou Baptiste…ils sont bien moins nombreux, mais leurs paroles sont encore plus rares…c’est dire le silence assourdissant dans lequel ils vivent.

Elles et Ils vivent dans un pays nommé l’Albanie. Ils et Elles vivent aussi en France, et dans tous les pays du monde. Elles et Ils sont une minorité silencieuse. Mais le silence, par instant, peut être singulièrement percutant. Le silence est quelques fois une drôle de maladie dont vous pouvez presque mourir sans que personne ne s’en aperçoive. Vous êtes là, debout, à parler, de tout et de rien, du beau temps et de demain à venir, mais vous êtes morts à l’intérieur, et personne ne le remarque.

Rina, Ismet, Jona et tous les autres ont souvent cet air bravache et souriant pour que personne ne puisse jamais soupçonner l’insoupçonnable…comment ils sont morts…un matin, un après-midi, une nuit. Parce que dans toutes les cultures du monde, ce n’est socialement pas acceptable de dire en phrase de présentation :

– « Bonjour, je suis mort(e) tel jour et à telle heure, mais depuis je ne sais pas trop comment mon corps continue à vivre ».

Kristina, Baptiste, Megi et ceux qui survivent encore, sont bien éduqués. Ils n’aiment pas déranger les autres dans leur confort. Alors ils se taisent.

Seulement parfois, ils dérapent un peu. Ils sont fatigués de cette mort interminable qui ne semblent même pas vouloir d’eux. Alors ils osent. Ils osent des paroles, des mots fragiles sur le jour de leur mort. Et ils voient. Les regards, les attitudes, les phrases énoncés à l’emporte-pièce et qui ne veulent rien dire. Alors ils arrêtent. Et ils repartent en sens inverse. Ils repartent au pays du Silence.

Ce n’est pas tant qu’ils le trouvent merveilleux ce pays du Silence. Mais il a cette bienveillance que la plupart des non habitants de ce dit pays n’auront presque jamais. Et ça leur fait du bien la bienveillance, à tous les Rina, Ismet, Marie et David du monde. Ils n’en ont pas trop l’habitude.

Et puis un jour, Mehmet, Elda, Antoine se rencontrent. Très vite, ils se rendent compte que quelque chose se produit : ils parlent la même langue : la Honte. Ils habitent le même pays : le Silence. Ils ont la même constitution parlementaire : le Non-Droit.

Au début ils balbutient, puis très vite, les mots deviennent des phrases, qui se meuvent en torrent et en fleuve. Petit à petit, la mort s’éloigne, la vie, leur vie d’avant leur mort, se fait plus proche. Ils perdent leur sourire et leur armure, les larmes perlent à la commissure de leurs cils, ils se touchent, s’embrassent, rient aussi. La vie, s’empare à nouveau d’eux. Ils relèvent la tête, l’espoir renaît, ils ne veulent plus mourir. Juste, ils ne savent pas encore recommencer à vivre.

Car comment fait-on pour continuer à vivre lorsqu’on vous renvoie un jour, un matin, un après-midi dans une zone de non-droit ? Comment fait-on pour continuer à vivre avec les images de son corps dépossédé par un autre sans qu’on l’ait autorisé ?

Ce n’est pas qu’ils sachent comment faire d’ailleurs, c’est juste qu’ils n’ont pas d’autres choix.

– « Ou tu continues ou tu meurs ». Elda, 45 ans.

Ismet, Rina, Jona, Mehmet, Marie, Baptiste ont choisi de vivre et d’en finir définitivement avec la zone de Non-Droit. Contrairement à d’autres. A qui on a n’a laissé aucun choix.

– « Au début, je peinais à savoir si j’étais encore vivante. Et même, je les haïssais encore plus de ne pas avoir été au bout de leur entreprise mortifère. Ils pensaient me laisser en vie, mais j’étais pire que morte, j’étais exsangue. A bout de souffle. Si j’avais eu une voix, je les aurais suppliés de m’achever ». Ismet, 27 ans.

Kristina, Megi, Jona et tous les autres ont cette fausse interrogation (parce qu’ils en connaissent déjà la réponse) :

– « Les rares fois où je risque quelques paroles sur mon histoire sordide, je suis la plupart du temps confronté à : Non, mais il faut que tu comprennes que pour nous c’est trop difficile à entendre. Mets-toi à notre place !

Le pire ? Je les entends et même je les comprends. Mais je n’en peux plus. De ces discours. Je passe mon temps à me taire parce que je comprends que c’est inaudible. Mais moi, quand est-ce que quelqu’un qui n’a pas vécu ce que j’ai vécu, se met à ma place ? ». Megi, 37 ans.

C’est une question que je me pose aussi souvent, depuis le nombre d’années que je reçois ces paroles d’hommes et de femmes qui ont subi des crimes sur leur propre personne.

Si on se réfère juste aux statistiques des viols (sans même aller jusqu’aux actes de tortures et de barbaries), une femme sur 5 sera victime de viol ou de tentative de viol au cours de son existence dans le monde. Ce qui signifie que, statiquement toujours, nous avons tous autour de nous 5 à 10 femmes qui ont subi ou subiront ces violences.

Ces femmes vous les connaissez. Elles peuvent être votre collègue, la copine d’un ami, votre sœur, votre mère, votre boulangère ou juste l’amie d’un ami que vous croisez tous les deux mois à une soirée. Elles vous sont plus ou moins proches, mais elles ont un prénom, un visage, une vie. Et elles ne vous le diront probablement jamais. Elles ne vous le diront jamais parce qu’elles savent d’avance que vous n’allez pas vouloir entendre, pas entendre vraiment.

Contrairement à ce que la plupart d’entre vous imaginent, elles n’ont aucune envie de vous narrer dans les détails ce qui leur est arrivé. Vraiment pas. Elles n’ont pas le désir qu’une personne de plus visualise ce que l’on a pu faire de leur corps, le jour où une autre personne tout à fait humaine a décidé de les sortir de la déclaration des Droits de l’Homme.

Que veulent elles alors ? Juste que vous les considériez comme ce qu’elles n’ont jamais cessé d’être (même si elles en doutent souvent) : un être humain. Elles veulent que vous les trouviez lumineuses, belles malgré ce crime. Que le coupable ce n’est pas elles. Que vous ne soyez pas en mesure de faire plus, d’entendre plus, elles le comprennent. Vous pouvez le leur dire et les accompagner à un groupe de paroles, leur donner un numéro de téléphone où des gens formés les prendront en charge.

Arrêtez d’être passif, arrêtez de ne voir un instant que votre propre peur. La leur est bien pire que la vôtre. La leur est réelle.

Surtout arrêtez les jugements. Tous ceux que j’entends et ceux que j’oublie :

– « Depuis le temps, passe à autre chose, tu n’es pas morte non plus !

– Ça va mieux, tu as un travail, une famille, qu’est-ce que tu veux de plus à la fin ?

– Les femmes violées, leur vie est bousillée, elles ne s’en remettront jamais.

– Non mais Polanski, on l’accuse de viol mais la fille elle faisait plus que son âge (au passage, la jeune fille avait 13 ans).

– Tu lui as dit non, au moins ?

– En même temps, tu le connaissais, alors je ne sais pas. Je ne dis pas que tu mens, mais c’est ton interprétation. Tu sais il y a toujours deux visions des choses.

– En tant que femme fais attention à ton comportement. Les gens peuvent s’imaginer des choses sur toi. Quand tu es un homme tu peux, c’est différent.

– Ton groupe de paroles, c’est bien gentil, mais tu sais c’est une béquille. Et puis je ne pense pas que voir des personnes qui ont vécu ce genre de choses t’aident.

– Evite de le dire. Les gens jugent vite tu sais. »

Tous les Rina, Ismet, Megi, Mehmet, Jona, Kristina, Baptiste, Marie du monde n’en peuvent plus. Ils n’en peuvent plus de ce genre de discours, de ces pseudos conseils qui se veulent bienveillants et qui n’ont qu’une seule fonction :

Préserver la personne qui reçoit ces paroles fragiles et non celle qui a réellement subi ces atrocités.

Regardez-les. Vraiment. Voyez la force dont ils font preuve. Pour se tenir debout. Pour continuer à vivre. Pour aimer encore. Pour dire et refuser de se taire malgré la majorité d’entre nous qui ne veulent pas les entendre. Pour vivre tout simplement. Dites-leur. Aimez-les aussi pour cela.

Merci à toutes les Ismet, Elda, Caroline, Yuri, à tous les Mehmet, Jona, David, Sean de par le monde pour rayonner malgré leurs cicatrices invisibles. Parce que vous êtes plus que vivants, vous êtes aussi lumineux, beaux, forts dans vos faiblesses, avec un appétit féroce de vie à reprendre ce dont on vous a dépossédé.

Merci de me faire ce cadeau : de m’accorder une confiance que l’on vous a confisquée sauvagement, sans rien me demander en retour.