La résistance de l’humain (juillet 2009)

Animé par Seltana ABALLACHE, doctorante en psychologie

S : Je suis chercheure-enseignante à l’Université Paris V en psychologie clinique, et je travaille sur l’inceste, qui est un paradigme de ma thèse dont le titre s’intitule la dictature publique et privée. Ce travail consiste à mettre le lien entre l’individuel et le collectif d’un régime dictatorial pouvant exister sous différentes formes, l’intérêt de démontrer l’impact du traumatisme de l’inceste et de ses conséquences sur les processus de pensée. Ce que je veux développer, c’est le crime contre l’identité. Vous m’avez dit la dernière fois que vous aviez l’impression de vivre sous un régime dictatorial au sein de ces familles où il y a de l’inceste. D’où cette thématique : la résistance de l’humain sur le crime de l’identité. Pour démontrer la structure qui se retrouve dans un régime dictatorial et au sein des familles où il y a de l’inceste, les interdits… Ce n’est pas du tout pour démontrer que, parce que on a vécu dans ce régime dictatorial, on a un fonctionnement dictatorial… pour démontrer le fonctionnement du régime, c’est-à-dire ce que vous avez pu dire la dernière fois… crime de la personne, on se sent tué … dans son corps…

S : Les ateliers s’adressent à toute personne ayant été victime d’inceste et proposent à chacun de parler leur propre vécu en rapport avec l’inceste ou de rester silencieux. Ces ateliers sont proposés sous forme d’associations libres, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de questions préparées à l’avance. L’idée, c’est de laisser libre cours à sa pensée.

A qui servent ces ateliers ? ils servent à partager, à réfléchir sur le thème, en relation avec sa propre histoire. Le témoignage des personnes est enregistré et retranscrit, toutes les données sont anonymes, enfin, on peut mettre la première lettre du prénom… le nom des lieux et les dates sont changés… tout ce qui permettraient de reconnaître une personne… Ces ateliers seront sur le site d’AREVI à la fin du travail de recherche afin de préserver les données de recherche.

L’organisation des ateliers thématiques : ils ont lieu chaque premier samedi du mois, ils sont libres d’accès, anonymes et gratuits. Chaque personne peut s’exprimer à tour de rôle, quand elle le souhaite tout en laissant la parole à chacun. L’idée, c’est d’avancer ensemble sur la problématique posée. Ce sont des hypothèses, rien n’est sûr, c’est une idée. Pour financer les frais de structure, vous avez la cagnotte à la fin. Il est nécessaire de souligner que ces ateliers sont libres d’accès, qu’ils s’inscrivent dans un protocole de recherche validé par les membres du bureau de l’association Arevi et qu’il est possible de partir si le cadre proposé ne vous convient pas afin de préserver le bon déroulement. Toutefois, vous avez la possibilité de me contacter par email pour d’éventuelles questions ou pour me demander que votre témoignage ne soit pas retranscrit, si vous changez d’avis.

On va commencer… Je vais vous dire pourquoi ce thème de la résistance de l’humain et voir ce que ça évoque pour vous… j’ai pensé à cette thématique, parce que je me suis dit, j’ai envie de conclure avec quand même l’idée d’une ouverture de recherche qui serait : « quelles sont les solutions possibles et les stratégies de défense que l’individu trouve  … quelle serait l’idée qui permettrait de propulser dans les associations par la suite pour aider les gens. Est-ce que par exemple, développer l’idée … la psychothérapie analytique par rapport à vos témoignages, dire que les associations comme Arevi doivent rester dans les groupes de parole… et en deuxième temps, développer l’idée du crime contre l’identité. Moi, ça me semble être un crime contre l’identité, quelque chose qui n’a pas été vraiment travaillé… . On dit souvent traumatisme… on dit souvent victime d’inceste… on utilise rarement ce terme de crime… pour renforcer et donner du poids à ce traumatisme. Voilà je considère que c’est un des plus lourds traumatismes dans le sens où il fait partie des deux interdits fondateurs… à partir du moment où il y cette interdiction. C’est la mort … .le parricide, le meurtre… .

S : qu’est-ce que ça évoque pour vous la résistance de l’humain, en premier lieu ? et en deuxième lieu est ce que vous considérez que l’inceste déshumanise ?

V : C’est un point qui m’a un peu posé question, justement… Humain ? inhumain … c’est pas clair ! déshumain ? C’est pas clair pour moi… si on peut fragmenter en sous-thèmes ?

S : oui, on peut commencer. Qu’est-ce que vous entendez par résistance  de l’humain ? pour vous, ça évoque quoi ?

V : dans l’inceste, cela m’évoque la difficulté … les obstacles à la résistance, à la solitude, à la manipulation, le non-dit, le fait de ne pas dire : « je fais ça, c’est ça, c’est interdit », c’est très difficile de résister contre quelque chose qui n’est pas dit et qui est caché.

S : Vous pensez que c’est le fait que ça demeure caché qui renforce ?

V : Oui, La passivité, le fait que l’on soit passif, c’est probablement qu’on n’a pas une attaque… on ne peut pas résister à quelque chose qui est… . anormal et qui… est présenté comme quelque chose de normal.

S : vous voulez dire que c’est ce paradoxe, cette communication paradoxale, cette information ?

V : Information détournée, inversée. Cela fait référence à mon histoire, les abus ont été faits … par une manipulation… qui fonctionnait très bien, puisqu’ils sont parvenus à me rendre active dans les abus… finalement créer un mécanisme … réflexif… pour résister il aurait fallu penser déjà, avoir des éléments de pensée, j’ai commencé à résister dans mon esprit quand quelqu’un m’a dit c’est interdit. A partir de ce moment-là, dans une dans une stratégie de résistance, organiser dans sa tête une stratégie de résistance.

S : Vous liez la résistance à la pensée ?

V : c’est une question, tout à fait. Lorsqu’on est enfermée avec l’agresseur, quasiment vingt quatre heures sur vingt quatre, sauf les moments d’école… les moments d’école, c’était la liberté… les relations avec les professeurs, les autres parents d’élèves, lorsque j’étais chez des amis, c’était la liberté. Lorsqu’on est enfermé en vase clos avec les gens qui nous agressent alors … déjà d’une part s’évader dans l’imaginaire, en tout cas pour ma part, cela a été peut-être, l’école oui… les temps de relation avec des adultes qui enseignent, qui donnent des informations pour grandir et qui ne sont pas à détruire finalement l’enfant. Maintenant, l’école n’a pas pu donner les informations nécessaires pour survivre aux agressions puisque … l’école apprend certaines choses niées nous n’avons jamais évoqué à l’école l’inceste… ni les relations familiales… alors peut-être que dans les espoirs de pouvoir combattre tout ça pourrait être que dans les écoles on apprenne aussi ces choses-là… L’imagination comme résistance, l’évasion dans la pensée.

S : être ailleurs ?

I : juste crime contre l’identité j’ai trouvé que c’était très approprié puisque cela renvoie à crime contre l’humanité, on se posait la question… l’analogie des mots c’est vrai qu’en passant souvent … il y a le mémorial de la Shoah … je me rendais compte en fait, que les victimes d’inceste on aurait le droit à mémorial, à des lieux, à tout ça et je me posais la question de savoir pourquoi il y en avait pas. Je vais tout déposer en vrac, il y a quelque chose qui a fortement résonné c’est forcément la mort de Michael Jackson puisqu’il était… il y a eu beaucoup d’abus de la part de son père, de beaucoup de violence de la part de son père qui ont été dénoncés et tout a été effacé… s’il y a bien quelqu’un qui a été déshumanisé c’est bien lui ! il n’a fait que ça, se transformer dans ses clips, tous ces zombies c’est toujours très présent cette thématique … même quand il chante avec Rockwell … c’est des choses qui sont très présentes, c’est lui aussi le zombie, c’est lui aussi le monstre … cela m’a sauté à la figure, et moi déshumanisée parce que il y a une grande résonance, j’ai identifié ça, il n’y a pas très longtemps qu’on est toujours effectivement avec l’agresseur mais je me rends compte que j’ai toujours l’impression d’être avec lui dans mon cerveau, dès que je mets les pieds et cela fait un an et demi dans la maison familiale … que je ne m’appartenais plus… même moi, les moments où j’étais à l’école … quand l’agresseur est rentré dans ma vie j’avais onze ans, moi ce n’a plus été possible de comprendre, j’avais été une très bonne élève, je ne pouvais plus m’appliquer, je ne comprenais plus rien, je n’avais plus rien… je n’avais rien et je ne vivais plus comme personne que ce soit un repas, une sortie entre amis, être à l’internat mais n’importe quoi … je ne vivais rien comme personne … c’était impossible et tout un pan de ma vie est encore aujourd’hui … je regarde les autres je les vois vivre normalement, et je me rends compte que j’ai ce côté où je ne me sens pas humaine du tout. J’ai encore l’impression qu’il n’y a rien d’humain chez moi et du coup moi, cela prend des choses des proportions … . j’essaie de développer des tas de stratégie dans tous les sens pour essayer de m’en sortir comme si je fais comme ça et… je suis toujours là en train de «baver», en train d’envier la vie des gens que j’estime normaux, j’envie toujours… Hier soir, je suis allée à un concert et j’enviais la sérénité, cette tranquillité, ils étaient assis … ils buvaient un verre. Cela semblait tellement simple pour eux…

S : il n’y a pas de torture

I : Oui… je croyais que c’était un secret qu’il fallait découvrir mais en fait cela a à voir avec mon humanité.

S : Qu’est-ce que vous considérez être humain ? comment vous le percevez ?

I : C’est se lever le matin avec l’envie de se lever… avec des projets, dans un avenir proche, être capable… d’être, je prends un petit-déjeuner, je prends un repas le midi, je peux partager des moments avec les autres, je suis présente dans la vie de tous les jours… sans justement être torturée sans arrêt, sans se poser des millions de questions.

S : l’humain a à voir avec le rapport à l’autre ?

I : à voir avec … .la question de liens, le lien avec les autres, la capacité de tisser du lien avec l’autre, de pouvoir œuvrer dans une collectivité, d’être inscrite dans un projet et moi… j’ai l’impression d’être inscrite dans rien, j’ai beau essayé par tous les moyens… cela a à voir avec le fait d’être humain… Mais, de fait, la notion de mémorial est importante dans le sens où, les victimes de la Shoah ont trouvé une place, c’est idiot et une bibliothèque. J’ai l’impression que les victimes d’inceste il faut se cacher… se cacher de la société, il ne faut pas en parler, de ne pas le dire, il y a encore quelque chose de, cela dérange trop les autres… .

S : le tabou ?

I : … C’est surtout, les gens n’imaginent même pas, cela renvoie à une violence impensable, pour les gens c’est impensable donc ça n’existe pas, il y a beaucoup de ça…

S : l’humain, cela vous renvoie à l’autre, en quoi ça renvoie à vous-même ?

I : Je ne suis pas dans ce processus-là… je suis incapable d’être en lien, cela me pose de réelles difficultés…

S : avec les autres ? qu’est-ce que vous considérez, par rapport à ce qu vous avez décrit sur l’humain-déshumain ?

I : … je ne sais pas peut-être que j’ai du mal à me vivre comme humaine, je ne sais pas. Cela a un rapport avec la dignité, quand on est considéré comme un objet pendant… j’ai envie de dire des siècles alors que ce sont des années,

S : ça renvoie à l’espèce

I : je suis le témoin impuissant, mon intellect ne me fait pas défaut, mon intellect sait, mais je n’arrive pas à intégrer, c’est d’un compliqué pour moi.

Une personne vient d’arriver. C’est la première fois qu’elle participe à un atelier thématique. Nous reprenons les explications sur les thèmes de l’association.

J : Récemment, j’ai réalisé,… pour moi il y ait une rupture. Avant sept ans, je me sentais exister, être humain c’est le fait d’exister… quand j’avais mes grands-parents qui s’étaient occupés de moi étant petite, j’avais ma mère, je me sentais exister et je pouvais m’identifier aux personnes qui étaient là, présentes, ma mère, mes grands-parents. Et, quand mon beau-père est arrivé, c’était juste à ce moment là où je devais avoir sept ans, j’avais six ans … il est arrivé avec beaucoup de choses … j’ai l’impression en fait qu’il y a une rupture intérieurement, une rupture de vie et du coup une rupture d’identité, je me suis arrêtée de vivre, j’étais comme figée dans le temps, dans l’espace … c’est l’impression que j’avais, même maintenant et d’être devenue quelque chose d’autre, quelque chose

S : pas quelqu’un d’autre, mais quelque chose d’autre ?

G : c’est bizarre … je n’étais plus une personne, je ne pouvais pas m’identifier, j’ai saisi que au moment où je rencontrais mon beau-père… je me suis sentie… j’étais à ce moment là … j’avais une sorte de blessure … .bien… excusez moi je suis un peu décousue, je devais ressentir une sorte de blessure de l’abandon de mon père qui ne m’avait pas reconnue, j’ai tout fait pour que mon beau-père reste… j’ai tout fait, étant petite, ce que peut faire un enfant… des câlins, j’allais sur ses genoux, j’allais dans son lit… etc… et donc quand il m’a violée. Après qu’il m’ait violée, j’ai cru … après on se raconte une histoire, je me suis racontée une histoire que, j’ai cru qu’il avait… je suis hyper-émotive, que j’avais tout fait pour qu’il reste et que du coup c’était normal. C’est normal que j’accepte qu’il était comme ça… c’était dire d’un coup il s’est transformé, comme une sorte de changement ce n’était plus la même personne mais dans le sens où il était différent de ce que moi je croyais… c’est très confus … parce qu’il est … il y a ce que moi j’attendais, ce que je pensais en étant petite et ce qu’il était et les changements d’attitudes. Les changements d’attitudes que je ne connaissais pas du tout, c’était le fait … le ton de voix qu’il prenait n’était pas le même, il était différent. Pendant les viols il était différent, c’était caché et il ne montrait pas, je trouvais que ce n’était pas la même personne.

S : Quel est le lien que vous faites entre la question de la résistance et de l’humain et du dés-humain ? On va revenir à vous, cela est intéressant lorsque que vous parliez de votre agresseur à ce moment-là, alors que nous faisons la thématique sur la résistance, vous associez finalement la rupture de vous-même et ces deux visages, finalement que vous constatez chez votre agresseur ?

J : Il avait deux attitudes différentes, il était différent quand il m’agressait et il était différent quand il était avec tout le monde. Quand il était avec moi, ce n’était pas du tout la même personne et en même temps, il y avait aussi cette attente, parce que en fait, quand moi je faisais tout pour qu’il reste, je ne voulais pas qu’il m’abandonne parce que mon père m’avait abandonnée. Je faisais tout pour qu’il reste qu’il soit papa, le papa. Et j’ai vraiment cru, qu’il l’était devenu, c’était ce que j’avais voulu en fin de compte puisqu’il est resté… il est resté, donc il a réalisé le fait de ne pas m’abandonner mais en même temps c’est une trahison parce qu’il n’était plus un papa, c’est très confus, tout était confus à moi ce que j’attendais en fait, ce que je ne savais pas ce que c’était un père, même si ce n’est le fait que c’est terrible mais c’est vraiment, c’est une sacrée rupture, c’est une rupture … une totale rupture, c’est une rupture, et du coup avant que je puisse dire que ce n’est pas une attitude de père, et il n’a pas été un père, rien que ça de l’intégrer qu’il n’a pas été un père. Savoir aujourd’hui en tant que personne adulte qui ait pu accéder à des informations, maintenant je sais qu’il n’a pas été un père mais étant enfant je croyais, je croyais rien … je souffrais je me disais j’avais mal. Je me disais : qu’est ce qui se passe, pourquoi … j’ai mal, et ce n’est pas normal d’avoir mal, c’est un papa ça ne va pas ensemble.

S : C’est la place du père qui a été déshumanisée .

G : Pour moi c’est le père, je ne me suis plus sentie une fille… une petite fille mais surtout je me suis plus sentie la fille de… , j’ai perdu mon identité, c’est terrible … je me suis sentie … je me suis arrêtée de grandir je n’ai plus pu grandir c’était comme si on m’avait tuée dans l’œuf, arrêter, arrêter de grandir, comme si on avait interrompu dans ma croissance. Je n’ai fait que survivre à cette agression, ce n’est plus de l’ordre de l’agression d’interrompre la croissance de quelqu’un … c’est la mort qu’on donne, c’est une mort intérieure et en même temps la mort est de multiples manières … Il y a celle où on meurt physiquement et cela a été long de pouvoir réaliser qu’il existe la mort … comme le fait de ne plus toucher quelqu’un, de souffrir de son absence, de soi-même de mourir, j’ai dû lire des bouquins là-dessus, je me suis intéressée au livre tibétain des morts pour savoir comment ça se passait… de voir ma mère qui était malade qui était absente, c’était terrible et de ne plus l’avoir autour de soi… C’était comme si on m’avait mise dans le noir, je n’avais plus la lumière du soleil et que … du coup … je ne pouvais plus grandir comme une plante qui a besoin de grandir quand elle reçoit la lumière. C’est ça, exactement ça. Je ne recevais plus la lumière pour pouvoir grandir … et d’ailleurs cela m’avait beaucoup parlé un jour même dans les profondeurs, dans les endroits les plus sombres la lumière pouvait aller et une fleur pouvait pousser. Cela m’avait donné un espoir, mais c’est possible dans les murs comme ça la petite fleur, elle pousse, parce que la lumière, elle va, elle finit par atteindre n’importe quelle dimension… en parlant de Dieu… Cela m’a donné de l’espoir parce que c’est vrai que cela m’a fait cette impression à l’intérieur de moi on a arrêté le fait que cette lumière… Souvent dans mes relations amoureuses, je me disais si tu ne m’aimes plus, je ne peux plus grandir, je suis comme la plante, au soleil je ne reçois plus, le soleil et la pluie, des éléments de l’amour finalement, je ne recevais plus… je ne pouvais plus grandir. C’est cette rupture identitaire, de ne plus voir une lumière dans cet être, dans cet homme, il ne me renvoyait plus la lumière, il ne me renvoyait que du sombre, que de la haine tristesse de la colère, de la haine. Il renvoyait que des choses comme ça, que je n’étais pas capable de recevoir et de soulever, moi à porter de l’espoir je ne connaissais pas sa douleur, je ne connaissais pas ce désespoir … ce qu’il faisait à me déverser sa haine sur moi… Sur un rapport sexuel, c’était des sensations qui m’obscurcissaient de l’intérieur, j’avais l’impression de rentrer dans le désespoir et de me recroqueviller, de revenir à l’état fœtal, c’était embêtant puisque j’ai tout fait pour grandir pour marcher, c’est vrai que physiquement j’avais atteint le stade de la marche, j’avais acquis la parole jusqu’à 6,7 ans mais après… même si j’allais à l’école il y avait une fille qui me détestait, j’étais complètement coupée des relations sociales avec les autres et quand j’allais à l’école j’étais près d’un poteau et j’attendais que le temps passe, j’étais hyper-intimidée, j’avais peur mais j’étais complètement recroquevillée… je me demandais … je n’étais pas rouée de coups et mais j’étais repliée sur moi-même et j’attendais de me sentir en sécurité pour en sortir un petit peu.

S : On va revenir sur d’autres… je comprends vous avez beaucoup de choses à dire… ça a l’air difficile pour vous de le verbaliser… vous avez beaucoup de choses à dire là-dessus.

N : La résistance, je ne comprends trop en fait… les résistances, c’est sur les stratégies pour moi. Dans un premier temps je vais parler de l’humain et du déshumain. Je suis étranger, par mon enfance et tous les chocs que j’ai reçu avec les viols et les meurtres, tout le reste du monde à part, l’origine du mal que j’ai vécu, l’inceste et tout ce qui est artistique, tout le reste est étranger à moi, je ne comprends pas. Je suis journaliste je ne comprends pas trop la revue dans laquelle je travaille qui parle d’agriculture tout simplement … . donc je suis en train de faire des efforts pour comprendre. Je dois fixer mon attention pour ne pas me révolter contre ce truc-là, ils m’ont tellement explosé la tête dans mon enfance, avec les viols et les meurtres, c’est comme si j’avais vécu Hiroshima. Il y a une photo d’un gamin ou d’une petite fille toute nue complètement explosée et en fait c’est ce que je pense. Des fois, c’est un peu ça dans ma vie, j’essaie de comprendre des choses toutes simples et sinon j’ai l’impression d’être tout seul au monde et le reste … c’est des martiens sinon je voulais également parler du lien … le fait que le lien aux autres … moi je me sens beaucoup déshumanisé presque le lien aux autres surtout les relations avec les femmes. Je suis incapable… je suis en train d’essayer de changer … aimer et recevoir de l’amour je ne suis pas prêt comme ça à accepter. Ils ont réussi à aller très fort pour m’enlever ça je trouve que c’est une chose de base sur terre c’est l’amour tout simplement … c’est complètement phénoménal ce qu’ils ont réussi à faire de moi donc franchement, cela m’évoque ça, l’humain et le dés-humain. C’est que je suis étranger tout seul au monde et incapable, plus tout à fait … tout ce qui est une relation d’amour, c’est grave de ne pas récupérer ça… je viens de comprendre ça… il y a un mois, deux mois que l’amour existe en fait c’est quand même très grave.

S : Qu’est-ce que vous entendez quand vous dites étranger ?

N : Je ne comprends pas la revue ou je travaille, je ne comprends pas pourquoi ça existe. En fait, pour moi tout sur Terre devrait être focalisé contre l’inceste. Je suis resté enfermé, tout le reste ce sont des martiens. Ou là, ce sont des gens qui s’expriment sur leur intérieur mais le reste, il faut que je fasse des efforts mais je vais le faire pour essayer de m’inclure dans le cadre, c’est un peu vague ce que je dis…

S : Qu’est-ce que vous entendiez par rapport à la notion de l’étranger, l’indifférence affective ?

N : Je ne comprends pas pourquoi il existe des revues agricoles, je ne comprends pas il faut que je fasse un effort.

S : Outre la revue agricole qu’est-ce que vous ne comprenez pas d’autre ?

N : Allez au cinéma, voir des films populaires pour rigoler, je ne comprends même pas, je n’arrive même pas à y aller, je trouve cela grave.

S : Pour que ça puisse vous intéresser, il faut que ce soit en lien avec l’inceste ?

N : Ce n’est pas totalement vrai … parce que parfois, j’arrive à faire la fête avec des amis donc ce n’est pas vrai, je n’en sais rien.

S : Donc vous avez ce sentiment d’étrangeté ?

N : J’essaie de comprendre plus les choses … d’arrêter de me révolter contre des choses toutes simples, de m’intégrer dans la vie.

K : le sentiment d’étranger, en fait, c’est par rapport à la résistance. La résistance, c’est la question de l’humain et du dés-humain, j’ai comme deux niveaux de lecture : il y a la résistance, petite, quand les abus se sont faits… je pense qu’effectivement j’ai résisté… quand les abus se passaient, je dissociais … je sortais de mon corps, c’est le corps qui subit et l’esprit est ailleurs. je ne sais pas où je suis … mais je suis pas dans mon corps à ce moment-là, dans cette projection où je ne suis pas là et j’attends, je suis très passive, c’est une forme de résistance… c’est mon corps, pendant très longtemps j’ai réalisé beaucoup de choses après en étant adulte forcément, par exemple les rapports avec les hommes… sexuels… on dit toujours coucher le premier soir cela ne me posait pas de souci presque pour moi c’est qu’un corps et mon corps il a subi pire et à la limite c’est moi qui choisis… et que je peux donner mon corps et mon âme et mon cœur ne sont pas forcément là donc il y a cette dissociation complète.

S : par rapport à l’étranger ?

K : Quant à la résistance de ces agressions, j’étais aussi dans la résistance pas par rapport à mon père ou à mon grand-père et c’était en ce qui concerne mes cousins qui m’abusaient, je faisais une sorte de résistance physique je me rends compte maintenant … parce que je me planquais tout le temps, je ne voulais jamais me retrouver seule avec eux assez régulièrement. Si je pouvais éviter je le faisais, quand je ne pouvais pas, je me cachais, je fuyais, il y avait une fuite physique et le problème c’est ce que j’entendais tout à l’heure, on est quand même dans un milieu clos, il y a des murs qu’on ne peut pas fuir vous avez cinq ans six, sept, neuf ans et vous ne pouvez pas non plus fuir et prendre vos valises et ne plus revoir ces personnes. C’est votre famille qui vous remet en contact avec eux qui font consciemment ou inconsciemment ce sont des histoires mais à côté pour ma part … éducativement, on obéit à ses parents, on obéit aux aînés et même si c’était révoltant … j’avais une forme de révolte intérieure, il y avait ce côté de petite fille bien obéissante qui continue à se taire et à ne rien dire, tout en sachant que c’était grave et en même temps une impression que c’était moi… qui induisais ça qui étais mauvaise … qui avais un problème, quelque part que je le méritais aussi. Je pense surtout après, quand j’ai pris conscience que finalement que ce n’était pas moi, c’est eux qui ont mal agi, ce n’est pas à moi de me remettre en question, c’est à eux, de reprendre la place de victime et moi, celle de la résistance. C’est quand même essentiellement au niveau de l’esprit, c’est-à-dire à un moment donné, j’ai résisté même si je suis en train de changer … ce n’est pas la solution, mais j’ai l’impression d’avoir une dissociation, un dédoublement de personnalité… une dichotomie, je peux clairement passer du bon temps des rapports avec l’autre, du lien social, j’ai toujours eu des amis, j’ai toujours été entourée, un travail qui ne me plaît pas… mais voilà… Le tissu social je l’ai créé, aller au ciné, ça ne me pose pas de problème, j’intellectualise beaucoup de choses, je le conçois, je le comprends tout ça ne me pose pas de problème. Le problème c’est que intérieurement… ce n’est pas forcément la réalité des choses c’est une image que je donne. Je ne sais pas si j’arrive à me comprendre dans mon monde intérieur je me sens très seule, pas du tout sûre de moi alors que l’apparence que je donne c’est quelqu’un de très sûre … Les peurs que j’ai… j’ai appris à les contrôler, on ne les voit que parfois, lorsque je croise du regard des silhouettes ou une odeur qui me rappelle mes agresseurs. Je suis très mal à l’aise j’ai envie de vomir, je sursaute mais c’est tout intérieur et ça ne se voit pas … cette impression de constamment de balader des fantômes. Je ne supporte pas d’être prise en photo, j’ai l’impression qu’on me prend en photos que je ne vais pas paraître mais que les fantômes qui sont toujours derrière moi on va les voir. Je pense pendant… jusqu’à il y a un an, à l’âge de 30 ans, une forme de résistance… parce que je ne voulais pas me ressaisir de tout ce passé et même si j’étais consciente d’un mal-être … la résistance. Maintenant, il faudrait peut-être que ces deux personnalités se retrouvent et ça se fait par la parole… d’un groupe de paroles, que ce soit ici, que ce soit avec mon psy, mais aussi vis-à-vis des gens. J’entendais tout à l’heure sur le parallèle avec la Shoah ce sont des gens qui ont énormément souffert, je pense pendant très longtemps il y avait beaucoup de personnes surtout après guerre, la société ne voulait pas en entendre parler … ça a été très caché et ça a mis du temps avant que les gens acceptent qu’une telle chose ait existé … ça ne s’est pas fait tout de suite. Moi, j’ai ce sentiment-là, perpétuellement de dire … qu’à chaque fois que je fais l’effort, pas 100 % mais à 95 % d’aller vers quelqu’un, de déposer mon histoire mais pas dans le sens histoire fardeau … pour dire simplement qui je suis. Je ne vois pas comment à l’heure actuelle … expliquer aux gens mon identité profonde si dans ma vie tout ne va pas bien, des problèmes j’en ai. C’est quelque chose qui est très difficile à faire parce que ce n’est pas évident et majoritairement les gens … ils ne veulent pas en entendre parler d’une façon ou d’une autre, soit on change de discussion ou alors ils amoindrissent complètement les choses et c’est du style « Oui, je comprends, moi tu sais mes parents ont divorcé à cinq ans. ça a été très dur … Je ne dis pas que c’est une souffrance d’avoir des parents qui divorcent très tôt … mais je pense que mes parents sont séparés, mon père était violent et c’est plus dur que de subir un divorce de cinq ans. Je ne parle même pas des viols. On explique qu’on est violée et les gens ont ce genre de réactions et je pense qu’ils ont ce genre de réactions parce que c’est un truc qu’ils n’ont pas envie de conscientiser…

S : C’est quelque chose que vous avez soulevé, puisque vous venez souvent aux ateliers thématiques, en réécoutant les enregistrements, la colère vis-à-vis de l’autre, on a le sentiment que ce n’est pas validé ?

K : Le problème c’est que j’ai déjà du mal à énormément valider ça, à valider ce qui m’est arrivé, je sais ce qui m’est arrivée … mais entre le fait de conscientiser ce qui est arrivé et le fait de l’intégrer et de vivre avec ?

S : Il faut que ça passe par l’autre ?

K : Il faut que ça passe par l’autre aussi, on vous reconnaît le droit à quelque chose et j’ai l’impression jusqu’à présent que des droits, on ne m’en a pas donnés beaucoup … moi j’ai l’impression jusqu’à 30 ans, jusqu’à ce que je réalise réellement ce qui c’est passé, je vivais dans une zone de non droit … objet, c’est vraiment ça, j’étais un objet, j’étais un paillasson, je traçais ma route mais en fait je ne vivais pas. Je donnais l’impression de vivre mais les événements coulaient sur moi, je faisais des trucs parce qu’il fallait faire des trucs mais de façon manichéenne, de façon machine.

S : Qu’est-ce que vous aimeriez qu’on reconnaisse, et de la part de qui ?

K : Mais je pense que la société, que ce soit la société où les gens, les gens qui vous sont proches, je pense il y a le Sénat au niveau de la loi en France, cela a un peu bougé les députés ont reconnu, c’est passé le 30 juin au Sénat qui a validé, c’est quand même une avancée. La loi avance même si ça n’avance pas encore car il n’y a pas encore l’imprescriptibilité, il y encore beaucoup de choses à faire sur les soins, sur pas mal de choses au moins ça avance. Maintenant les mentalités cela serait bien que ça avance, à l’heure actuelle, moi j’entends des discours ; c’est-à-dire qu’il y a des gens autour de moi, qui ne sont pas au courant de ce qui m’était arrivé, des fois l’inceste … parce qu’il est le mot avec la pédophilie et des histoires comme ça qui reviennent et j’entends, c’est simple… soit vous avez la partie des gens, … soit ils croient que ce n’est pas si grave que ça de toute façon … ou alors qu’il y a beaucoup de gens qui inventent, qui mentent et en fait, ils « font » des traumatismes parce qu’ils sont manipulés ou parce qu’ils l’ont bien voulu, c’est la faute de l’enfant, soit par mensonge, soit par manipulation d’un autre adulte, par de l’exagération de faits, soit par séduction ou vous avez l’autre majorité qui vous explique que de toute façon … ils plaignent ces victimes d’inceste, ils les plaignent d’autant plus et que leur vie est bousillée, ils ne vont jamais s’en sortir, de toute façon ce sont des gens, ils sont foutus, ils sont flingués et ça me met en colère, je ne pense pas en toute honnêteté. Voilà, j’ai envie de leur dire : « on a le droit d’exister, c’est quelque chose qu’on n’a pas choisi, on a quand même des droits, des droits de vivre, des droits de s’en sortir et que si on s’en sort ce n’est pas parce qu’on s’en sort et qu’on vit bien qu’on n’a pas le droit non plus de garder une souffrance » J’ai l’impression que c’est un peu ça. Il faut choisir et ça je ne suis pas d’accord et ça me met en colère parce que ce n’est pas normal mais c’est vrai que j’ai beaucoup de colère je pense que chacun… moi c’est aussi un moteur la colère.

S : Un droit d’existence que vous réclamez ?

K : Je pense en plus que cela fait un an que j’ai découvert le droit d’exister, bon … dans dix ans ça sera calmé, je verrai les choses plus sereinement mais quand ça fait un an que vous réalisez que vous avez le droit de vivre, que vous avez des droits, le droit au respect, le droit de choisir votre vie, vous avez le droit de dire Non à quelqu’un. Si vous avez déjà l’impression d’avoir ce pouvoir incroyable et en même temps ce n’est pas si facile que ça, parce que c’est nouveau.

I 2 : J’ai une profession artistique et j’évolue encore dans un monde artistique, il y a quelque chose de cet ordre chez moi et ça fait beaucoup résonance, je m’intéresse à rien dans le sens où je ne suis même pas capable de lire un journal, je ne m’intéresse pas aux choses du monde comme lire un journal, et les actualités, tout ce qui peut humaniser.

S : Vous pensez qu’être portée à l’extérieur cela confirme une humanité ?

I : Oui, parce que cela en fait partie, quand on a commencé au début de la réunion, ce que j’avais envie de dire c’est que j’ai l’impression d’être d’une autre planète, d’un autre monde… et ce monde ne m’intéresse pas ; et il y a plein de choses qui me fatiguent parce que … résonance dans les partages, parce que les gens ont des préoccupations … qui sont inutiles et puis moi j’ai entendu cela tout à l’heure et je le vis au quotidien…

S : ça serait quel monde, celui qui ne vous intéresse pas ? Il serait comment ce monde ?

I : Tout à l’heure on parlait d’un monde sans amour, je me lève le matin et je me sens seule, je me réveille seule, je suis complètement seule… je suis complètement seule et je sais que j’ai quelque chose qui n’est pas humain dans cette façon de vivre, de ne pas recevoir d’amour, de ne pas distribuer de l’amour. C’est dés-humanisant, mais complètement, c’était comme ça déjà au départ mais j’ai encore du mal à croire même si il y a des coupables, on sait que l’enfant a besoin de cette reconnaissance pour se construire donc à un moment donné, ces strates-là, il faut bien qu’elles se mettent en place pour qu’on puisse accéder à un développement en tant qu’être humain. En fait, ils ne m’ont pas donné d’amour, je suis coupable donc je ne peux pas accéder à la race humaine. Il y a quelque chose autour de ça qui reste dans la confusion. On sait que les familles incestueuses, pour régner, ils font croire que c’est l’extérieur qui est très dangereux, que les gens sont perfides, que les gens sont manipulateurs, que les gens sont destructeurs… alors que ce sont eux, les causes du danger sont dans la maison, le danger n’est pas du tout à l’extérieur… l’extérieur peut être salvateur quand on est enfant et donc du coup … tout est faussé parce qu’on maintient les fameux liens fantasmatique avec les abuseurs, on ne peut pas accéder à l’extérieur et puis j’ai envie de dire qu’il n’y a rien de plus dés-humanisant que de ne pas donner d’amour et de ne pas en recevoir, c’est la base première, un être humain ne se développe pas… ils ont fait des études, les expériences et les enfants se laissent mourir si vous ne leur parlez pas, s’il n’y a pas ce minimum vital et … à ça je n’ai toujours pas trouvé de réponse. Pendant longtemps j’ai fonctionné avec des animaux, j’étais attaché à des chiens, cela est idiot mais je n’étais pas capable d’être en lien avec des humains … donc j’ai traîné longtemps comme ça mais je trouve cela pitoyable, cela me renvoie une image des gens qui sont dans la rue et ils ont des chiens … des gens qui n’ont pas pu accéder à autre chose, je me sens un peu comme ces gens-là et je me dis je n’ai pas construit l’avenir, je n’ai pas construit de projet.

S : C’est cette forme de renoncement que vous ne comprenez pas ?

I : En quoi il y aurait un renoncement ?

S : Renoncement au fait que vous ayez fait une comparaison avec les SDF (sans domiciles fixes), ils n’ont pas pu accéder à autre chose ?

I : Dans le lien à l’autre non… en sachant que chez eux, il y a une composante addictive… donc …

S : Pensez- vous qu’on se déshumanise en renonçant à l’autre ? Est-ce que pour vous le déshumain s’inscrit là-dedans ?

I : Oui, oui, oui, renoncer à l’autre, à quel autre ? Je ne sais pas trop, il faut déjà avoir une notion de soi pour avoir une notion de l’autre, cela renvoie la question identitaire

S : Renoncer aux autres, car l’agresseur … il y a toujours ce lien ?

I : Oui, mais en même temps, dans cette société-là, telle qu’elle est construite, c’est pour cela que j’ai pensé à des lieux justement, j’entendais la question du temps que ça ne se ferait pas tout de suite. Comment on fait quand on est seul au monde ? Dans une société qui est hyper-matérialiste où il faut générer du produit, il faut être efficace, il faut avancer, il faut faire ceci, cela en plus en tant que femme c’est encore plus difficile.

S : Vous, comment vous faîtes ?

I : C’est de la survie, je fais de la survie en étant consciente que je fais de la survie,

S : Ce monde que vous décriviez tout à l’heure, pour vous, c’était une forme de survie ? Vous parliez de l’autre monde tout à l’heure ?

I : Je pense que c’est l’instinct de survie qui prédomine chez les êtres humains, je pense que c’est ma survie à moi, je pense que c’est mon système à moi et c’est entre la mort et la vie … . Il n’y a pas de réponse pour moi, je vais terminer là-dessus. Quand je rencontre ma thérapeute, je travaille avec une autre personne sur ces questions-là … ces gens sont établis avec des familles avec des mondes construits. Qui est-ce qui pourrait comprendre de mon univers, qui est-ce qui pourrait comprendre ? Les amis que je côtoie, vivent depuis 20 ans, 30 ans au même endroit, ils ont des familles établies unies, ils ont des familles soudées, et je ne dis pas que c’est le Pérou ou le nirvana, mais leurs familles sont relativement saines, je sens qu’il y a un décalage, ils ne peuvent pas comprendre… qu’est-ce qu’on peut comprendre quand quelqu’un est là, en train d’attenter à votre vie, de décider du droit de vie, de mort … vous êtes un enfant, vous vivez dans la terreur, moi je ne dormais pas la nuit, parce qu’il menaçait de tuer tout le monde, il dormait avec des fusils sur la table de nuit. Qu’est-ce qu’on pourrait comprendre ? Enfin je me dis à part quelqu’un qui a vécu comme moi, cette horreur, cette terreur.

S : Pourtant vous cherchez une réponse ?

I : Oui … parce que l’être humain est comme ça, parce que j’ai étudié aussi l’auteur Fränkel qui est psychiatre, qui est rescapé des camps de la mort, qui a tout perdu et qui a développé la notion de sens… je me dis, si lui a tout perdu comme ça et qu’il a réussi, il avait même perdu son manuscrit qui était la pire chose qu’on pouvait lui faire en plus de tout … de sa femme, de ses enfants.

N : Ce qui me parle, le fait d’être dans la nuit, la nuit , une espèce de nuit de sens, c’est vrai que moi j’ai beaucoup ressenti ça. Je me suis beaucoup débattue dans la nuit sans vraiment avoir conscience d’être dans la nuit… j’avais toutes sortes d’activités et quand j’étais gamine mais… la résistance, c’était pour moi de dessiner, je ne me suis pas vraiment rendue compte que je mettais en place un processus de résistance mais je l’ai mis en place comme ça spontanément. Dessiner, cela me permettait, d’abord j’aimais ça donc j’avais du plaisir, donc c’était déjà une zone de plaisir et de désir qui a été sauvegardée et c’était… dessiner peindre c’est de la sensualité tout n’est pas happé par le viol, je crois.

S : Vous aviez quel âge ?

N : j’avais 12 ans, ce dont je me souviens, mon père était un père très très obsédé par le sexe, et donc les premiers souvenirs j’avais 12 ans jusqu’à 14 ans, le processus de résistance que j’ai mis en place est une conscientisation forcenée, vraiment sortir du non-sens cela voulait dire me concentrer très fort sur ce qui se passait et analyser, analyser, regarder, regarder, regarder parce que je n’avais pas le droit de parler, comprendre ce qui se jouait dans la famille et cela voulait dire observer, développer la pulsion scopique, comment font les gens comment ils parlent, comment ils se déplacent, qu’est-ce qui se passe entre mes parents, quel rôle joue mon petit frère etc.

S : vous avez essayé de comprendre le groupe ?

N : Voilà, j’ai vraiment essayé de comprendre le groupe, comment cela fonctionnait. C’était vraiment par instinct de survie effectivement, on se sert de ce qu’on a, de son cerveau, dans la mesure où il fonctionne parce qu’il y a énormément … j’ai eu l’impression de vivre dans une pensée blanche, une pensée complètement effacée… des effacements de ma capacité à penser.

S : Qui s’exprime comment ?

N : Qui s’exprime par des … phases d’apathie totale où je ne faisais rien ou j’étais incapable d’agir, ni d’être en relation, j’étais complètement repliée et j’attendais que quelque chose se passe ou s’arrête… j’attendais que quelque chose arrête d’agir à l’intérieur de moi, quelque chose comme ça.

S : C’est pour calmer l’intérieur ?

N : Pour calmer l’intérieur oui, enfin apaiser l’intérieur c’est-à-dire que mon père me donnait des orgasmes donc c’était très, très violent. Moi je ne savais pas ce que c’était qu’un orgasme, quand j’avais 12 ans, et c’était d’autant plus violent parce que c’était d’abord du plaisir … mais il y avait ce truc contradictoire que c’était obligé, c’est-à-dire que je n’avais pas le choix et que j’étais à la fois, prise par ce plaisir et à la fois, je le vivais comme une agression… Donc, c’était très, très compliqué… J’étais obligée … d’imaginer des moyens pour me sortir de cette espèce d’impasse de la pensée parce qu’il est difficile de penser quand on est dans un truc complètement contradictoire comme ça. Les sentiments de haine qui se développent et de peur.

S : Cette inertie que vous décrivez par rapport au moment où vous faisiez agresser, quel lien vous en faîtes ? Parce que vous avez dit que vous attendiez que quelque chose se passe ou ne se passe pas, s’arrête. ?

N : Je pense que j’étais dans des états d’inertie, je crois que je les ai prolongés très tard. En fait, c’est pour cela que je peux les décrire comme ça… parce que quand je les vivais je n’en avais pas tellement conscience.

S : Ils sont encore présents ?

N : Je lutte contre ça, très fort. Maintenant ça va beaucoup mieux parce que j’ai fait beaucoup d’années d’analyses ça m’a vraiment beaucoup aidée. Mais l’Art m’a permis de développer des zones secrètes … qui en même temps étaient secrètes et en même temps se rendaient visibles. C’était assez intéressant parce que je rentrais en relation d’une façon … non verbale avec le monde et donc je me suis tout de suite emparée de ce truc-là tout en le méprisant profondément et en me disant que je n’en ferai pas mon métier par ce que je savais que c’était une sorte de techniques, d’outils de survie, c’est bête…

S : Vous parlez encore du dessin ?

N : Oui je parlais du dessin.

S : ça vous permet d’avoir accès à l’extérieur ou de rester avec vous-même ?

N : ça me permettait de montrer quelque chose qui se passait à l’intérieur de moi sans avoir à le dire et en même temps ça préservait une zone de désir et de plaisir très personnelle qui échappait à l’agresseur. Mais en même temps, je méprisais ça profondément j’avais un regard très dur sur moi. … une construction assez difficile parce que je ne pouvais pas m’emparer de ça pour me construire parce que c’était pour moi, très clairement, une sorte de processus thérapeutique que j’avais mis spontanément en place. Tout ça, je l’ai compris par l’analyse maintenant je peux le formaliser, je peux l’exprimer clairement, à l’époque ce n’était pas clair comme ça, je baignais dans une sorte contradiction, de souffrances, il y avait des tas de paradoxe à l’intérieur de moi. Pour le processus de résistance, je trouve que c’était très efficace tout ce qui est de l’ordre de l’art, de la représentation.

S : L’inertie par rapport à ce que vous avez dit tout à l’heure, sur ce monde ?

N : l’inertie … l’inertie, je crois que c’est quelque chose qui est très présent, je crois que j’ai passé mon temps à essayer me sortir de l’inertie, de cette paralysie de vie mentale et même physique alors j’ai développé beaucoup d’énergie dans le corps, je faisais beaucoup de sport, énormément et j’ai multiplié les relations sexuelles, je faisais fonctionner énormément la séduction etc. du mouvement, énormément de mouvement pour arriver à l’âge de 35 ans. Lorsque j’ai quitté le père de ma fille, en n’ayant absolument rien construit … je n’avais rien construit ni professionnellement ni sentimentalement, enfin j’avais fait mon enfant qui m’avait permis … qui m’a sortie de cette inertie justement c’est vraiment la naissance de ma fille années à 30 ans qui m’a dit en fait… elle m’a dit très très clairement : « est-ce que tu veux continuer à vivre comme ça est-ce que tu veux donner cette image-là d’une femme à ta fille ? »

S : Qui vous dit ça ?

N : Mais, moi, je me suis dit ça et c’est vraiment parce que coup je suis dans un grand bonheur et je crois que le bonheur, effectivement quand elle dit que aimer, ne pas être aimé, c’est être dés-humanisé, c’est vrai et tout d’un coup quand on ressent … j’ai donné la vie et ça m’a fait quelque chose, j’imagine ça peut produire des choses négatives mais ça m’a fait un truc très positif donc à ce moment-là je me suis dis : « Tu n’as rien construit et je me suis dis il va falloir que tu commences », j’avais 32 ans.

S : Vous vous en voulez par rapport à l’inertie ?

N : Evidemment, oui je m’en veux, j’aurai voulu faire les choses, plus tôt, plus vite.

S : Pourquoi ?

N : Parce que j’en tirerais des bénéfices aujourd’hui, parce que je galérerais moins dans ma vie, je n’aurais pas vu ma fille traverser des moments difficiles dans son adolescence, il y a des tas de choses.

S : L’inertie est une conséquence de l’inceste, elle n’était pas volontaire. (Affirmation)

N : Vous voulez dire que je m’en veux plus à moi qu’à mon agresseur ?

S : Non, l’inertie n’est pas volontaire ?

N : Non, et elle n’est pas volontaire. On a qu’une vie, on a envie de la vivre vraiment.

S : C’est ce vol en fait ?

N : Oui bien sûr, c’est vrai il est difficile, enfin moi qui étais … j’ai eu beaucoup de mal à accepter d’être la victime de quelque chose, je n’acceptais pas d’être la victime de quelqu’un,… de mon père, je pouvais en parler mais j’en parlais avec haine. Et puis ce n’était pas clair dans ma tête et j’ai mis tout un temps avant de dire « Allez ! laisse tomber ! tu as été victime d’inceste et maintenant tu vas faire en sorte de le voir, de l’analyser » et enfin de tout construire … il m’a fallu un temps fou, j’ai résisté à ça pendant très, très, longtemps.

S : Aussi, vous aussi vous étiez dans un monde, dans une spirale fermée au monde… par rapport à ce que décrivait Madame, ne pas être portée sur l’extérieur ?

N : Je suis à la fois très exhibitionniste parce j’avais des passages à l’acte dans ma vie, des moments où je sentais que j’avais besoin que mon corps se mette en avant, fasse des choses qui me sortent de cette inertie, par une espèce d’impulsion vitale où j’avais besoin de sortir de l’inertie et j’avais une grande énergie dans mon corps il fallait qu’elle sorte et puis… en même temps c’est comme quelqu’un qui se met la tête dans le sable, qui ne peut pas penser, se représenter, qui n’arrive pas à jouer, des notions de plaisir, de vie et de jeu … et la vie c’est un jeu, il faut la prendre comme un jeu c’est beaucoup plus facile parce qu’on peut prendre beaucoup de choses au deuxième degré, on peut se déplacer plus facilement, et il y une légèreté dans la vie, donc on est engluée dans son inertie, on ne peut pas jouer avec le langage, les formes. C’est tout un apprentissage, donc je suis passée par des zones … des apprentissages que je trouve très puissants… il a fallu se battre très, très fort mais bon après, quand on va mieux,… je me sens bien aujourd’hui dans ma vie, je me sens beaucoup mieux je me sens forte, je me sens en vie, je me sens en mouvement, et, ce qui est très important pour moi c’est de sentir le mouvement.

S : Suite à l’analyse ?

N : Oui, suite aux différentes analyses que j’ai faites, oui à la recherche, de toujours combattre la mort, cette espèce de mort qui nous a été placée à l’intérieur, cette espèce de froid à l’intérieur, le combattre tout le temps, tout le temps, de combattre tout par tous les moyens d’une façon ou d’une autre. Enfin, je ne sais pas … je me suis retrouvée à piquer du fric dans la caisse des gens chez qui je travaillais parce que je ne supportais pas d’être exploitée,… j’ai fait des bêtises comme ça, je me suis retrouvée à faire des performances, nue devant des gens, des assemblées. J’ai fait des tas de choses comme ça parce que vraiment il fallait que je passe à l’acte, que quelque chose se passe, que quelque chose se dise. Il fallait exister et comme je ne savais pas comment le faire, tant pis, ça débordait, tant pis si ça déborde… . il faut vivre.

S : le premier atelier, c’était sur le roman familial, pour mettre en lumière la question de l’attachement et du détachement vis-à-vis des parents, ce que défend Freud et donc , par rapport à la civilisation … il développe dans son texte : plus l’individu est détaché, moins il est soumis. Pour Freud, il y a une avancée de la civilisation si l’individu vit dans un environnement entre des parents qui vous disent : « tu vas faire ci, tu vas faire ça » et des parents qui vous disent : « qu’est- ce que tu en penses ? » avec bien sûr une certaine autorité… . Puis la trahison, la honte et la culpabilité, ensuite c’était l’identification à l’agresseur, ensuite la dictature, aujourd’hui, la résistance de l’humain avec l’effet humanisant et déshumanisant et au mois de septembre, la question du corps. Je fais allusion au mythe du conte de fées de Peau d’Ane, les idées viennent du corps, en fait. La pensée… c’est l’idée d’Aristote et je trouve que c’est assez juste pour avoir travaillé à l’Aide Sociale à l’Enfance avec des populations à 99% victimes d’abus sexuels.

N : vous pouvez en dire quelque chose ?

S : C’est mon hypothèse… . Sur la thématique du corps. Chaque thématique qu’on a faite ensemble, il y a une hypothèse… après elle est validée, pas validée… les idées viennent du corps. Le problème de la pensée, l’inertie de la pensée, de ce que vous décrivez, à mon avis, vient de ce corps qui a été figé. C’est-à-dire que le lien entre le soma et la psyché n’est plus possible… je pense aussi… il y aura un retour sur le travail … je ne sais pas dans quelle salle… et pour les gens qui souhaitent un retour plus individuel, ce sera possible.

M : j’ait vu une thèse sur l’inceste… une personne de Paris VII… « la psychanalyse à l’épreuve de l’inceste » et pourquoi la psychanalyse ne fonctionne pas ? Elle a été publiée.

S : un texte de S… l’inceste est-il un concept psychanalytique. C’et vrai que le mot inceste prend forme à partir de son interdit. Quand il n’y a plus d’interdit, on rentre dans un agir pathologique, un agir fou… le vœu œdipien d’aimer son père… tient du fonctionnement libidinal. L’inceste doit forcément être un interdit. … La psychanalyse fonctionne sur le fantasme… . (Discussion autour de la psychanalyse)

S : Cette inertie dont vous parlez vient de ce que le corps a été figé … ce que j’en ai compris, vous avez eu besoin de mouvement face à cette inertie. Je me suis posée une question : est-ce qu’on pourrait parler de non mouvement de la pensée. ?

N : Non mouvement de la pensée ? en fait, je me suis intéressée à la peinture, c’est l’arrêt d’un mouvement, c’est l’acmé d’une action et c’est une sorte d’état idéal figé, dans la peinture, on imagine avant le mouvement, après le mouvement et on anticipe le mouvement. Quand j’étais petite, je regardais ces images et j’entrais à l’intérieur de l’image, et je crois que ça me permettait de rêver le mouvement, je rêvais le mouvement et je pouvais rêver comme ça pendant des heures … je l’ai recopié, je peignais en recopiant, en imaginant et donc j’étais à la fois dans un mouvement est un non mouvement dont je créais un mouvement intérieur.

S : Qu’est-ce qui se passerait si finalement l’extérieur prenait forme justement?

N : Moi c’est le mieux qu’il puisse m’arriver, c’est ce que je vais travailler pour que ça se produise, j’ai peur de l’extérieur, j’ai peur de rentrer dans le monde, pour moi c’est violent c’est hyper- violent et on n’est pas prêt à m’accueillir… c’est faux je suis en train de changer ça, pour moi c’est violent et on n’est prêt à m’accueillir.

S : Les autres ?

N : Je vais me faire tabasser, je vais crever, je suis en train de changer ça.

S : Enfin, c’est la perception que vous en avez ? Si vous allez dehors, on va vous faire du mal ?

N : Oui, mais ce n’est pas … plus dehors … que de rentrer dans un cadre, comme entrer dans un boulot, dans une profession, j’ai hyper du mal, j’ai peur de rentrer dans une équipe de travail, que c’est trop violent qu’on n’est pas près du tout à m’accueillir, c’est ce que j’ai dit tout à l’heure. Quand je parlais de l’étranger tout à l’heure, une petite nuance à dire c’est que l’étranger je comprends très bien le mot, comment ça fonctionne, mais dès qu’il suffit de rentrer dedans je ne comprends plus le mot. Mais de l’extérieur je comprends tout, j’accepte, je trouve ça sympa en fait même l’agriculture je trouve ça sympa mais quand il faut aller dedans, je ne comprends plus trop… Moi, dans mon enfance, la stratégie c’était l’oubli, j’étais complètement amnésique dans mon enfance, je pense que c’est une stratégie aussi de se couper, je me souvenais entre deux viols, deux meurtres, ce n’est même pas moi qui ai voulu oublier, je n’arrivais pas à repenser à ce qui m’arrivait, ce n’est pas possible, ça a été un bien d’oublier. Cela permet de refaire des choses de la vie de tous les jours, sinon je serais complètement dans le chaos… là je serai dans un asile presque, j’arriverais à voir personne, je serais complètement sauvage.

S : Est-ce que le fait de ne pas être porté vers l’extérieur ça demeure de l’amnésie ? (là, j’explique, vous dites que vous avez été dans l’amnésie, et que c’est une forme de protection, c’est vrai que c’est une forme de protection, le fait d’aller à l’extérieur c’est finalement de refuser, c’est ce même mécanisme de protection ?)

N : Le fait de ne pas aller à l’extérieur, c’est un mécanisme de protection. Mais en même temps, moi, toute la stratégie pour aller mieux, c’est de faire tout l’inverse, d’arrêter l’amnésie de tout découvrir et moi c’est mon seul moyen, pour refaire l’inverse. Je suis en train de refaire le processus inverse. Mon passé, entre deux viols j’oubliais tout … maintenant j’essaie de tout remettre à la mémoire.

S : Est-ce qu’on pourra associer le terme, pour vous, inertie et amnésie ?

N : Complètement.

I : je n’arrive pas à comprendre.

K : ça se lie … mais ce n’est pas tout à fait la même chose, je pense que j’ai aussi, développé ça. C’est parce que les viols qui étaient à des périodes bien particulières, ça a commencé par mon grand-père est mes cousins et donc du coup c’est quand on venait en vacances, les mois d’été, juillet et août, les grandes vacances et à Noël et à Pâques. à chaque fois, il y avait une amnésie, une amnésie des viols qui forcément quand je me retrouvais dans le contexte et que ça recommençait, les précédents revenaient à la mémoire et puis quand ça s’est arrêté, c’est par contre quelque chose que j’essayais de comprendre, que je n’arrivais jamais trop à comprendre. à l’âge de 12 ans ,13 ans vraiment quand il n’y avait plus rien, plus d’agression, l’amnésie il y avait un black-out, je me suis rappelée de tout ça… et à l’âge de 16 ans, 17 ans avec mon premier rapport sexuel, il y a tout qui est remonté à la surface. J’avais l’impression de devenir folle… d’inventer, on parlait tout à l’heure de l’hystérie, de fantasmes c’est exactement ça. à un moment donné, c’est réel, puisqu’il y a les lieux, les gestes, les odeurs, le mal-être, le corps … qui parlent, il y a beaucoup de choses. Moi, j’ai été beaucoup en inertie, je le suis encore par moment dans le sens, j’ai du mal à mettre en action certaines choses qu’il faudrait que je fasse des choses toutes bêtes de la vie par exemple s’il faut que je classe des papiers, je vais avoir tendance à faire ça verticalement, d’être dans la procrastination … j’attends toujours la dernière minute et même parfois, quand c’est dépassé … je le fais bien après, je suis capable de faire ça assez régulièrement sur pas mal de choses, j’ai l’envie, intellectuellement, … je me dis : « il faudrait que je fasse ça mais je ne fais pas. »

S : Donc mettre en acte quelque chose que vous pensez ?

K : Par rapport à l’inertie et à l’amnésie, pour moi ce n’est pas tout à fait la même chose parce que l’amnésie c’est vraiment oublier et l’inertie par contre, je pense mais je ne mets pas en acte, je n’oublie pas. Par contre, où je trouve que ça peut se rejoindre… , ce n’est pas par rapport à moi-même que ça se joue, c’est quand je suis dans l’inertie des choses, je suis dans l’inertie de ne pas montrer certaines choses… , ces blessures-là aux autres, au monde extérieur, aux personnes que je côtoie, les blessures, les séquelles, les comportements, de contrôler, une forme d’inertie ne pas réagir à certaines choses qui me font bouillir intérieurement … être dans le contrôle et là où je le relie à l’amnésie, c’est eux finalement que je rendrais amnésique de quelque chose que je ne voudrais pas leur montrer. En même temps, avoir envie de leur montrer … et n’y arrivant pas, il y a un voile entre eux et moi. Par contre, pour moi-même individuellement, amnésie et inertie, même si ça se ressemble, ce n’est pas la même chose, par contre, plus par rapport à l’autre.

J : Par rapport aux viols produits par mon beau-père, ne comprenant pas ce qui s’est passé, pour mettre des mots dans tout ce qui se produisait, dans tout ce que je pouvais ressentir, saisir, à ma portée d’enfant. Pour moi, en fait là où j’ai résisté par le fait de… mourir, de totalement sombrer dans le néant, dans le désespoir dans le néant, c’est comme ça que je le ressens.

S : C’est comme cela vous avez résisté ?

J : Pour moi, c’est de ne pas sombrer totalement. Pour ne pas sombrer, c’est il faut que je puisse m’exprimer parce que je n’avais pas les mots pour dire ce qui se passait, nommer ce qui se passait et j’étais coupée de mes émotions… pour moi, la pensée n’est pas un mouvement, c’est l’émotion qui est un mouvement, qui est moteur, qui est énergie. Tandis que ce que la pensée, elle n’est pas spécialement figée du tout non plus, c’est autre chose, c’est circulaire c’est quelque chose qui a besoin de se construire, le corps est l’expression de l’émotion et de la pensée associée. En même temps, c’est aussi, mon corps me permet d’être en contact avec tous les éléments qui existent, c’est un vecteur de communication. Ce que j’ai pu trouver, ce qui m’a permis de survivre à cela, c’est la danse, la danse je suis en train de réaliser en entendant parler de dessin, je dessinais aussi, le dessin. J’ai arrêté le dessin,… Quand je dessinais, j’écrivais, mon beau-père tombait sur mes écrits, il m’a complètement coupée, en fait il m’enlevait toute liberté d’expression, de vivre de m’exprimer. Il m’a arrêtée dans l’expression de l’écriture et j’ai trouvé un biais… là par contre j’ai résisté, c’est que j’ai fait de la poésie, j’introduisais dans la poésie un langage que moi seule, pouvais décrypter, il était incapable de saisir, il ne pouvait pas savoir du tout ce que je racontais. M’exprimer, pourquoi c’était important de m’exprimer ? Je pense que c’était de la survie, parce que je ne pouvais pas … donc le dire … donc il fallait que je puisse le faire transpirer de moi. Dans la danse, ce qui est extraordinaire… dans la danse, on peut inclure aussi bien la pensée, les émotions et les gestes, le mouvement du corps. Une musique triste, j’ai exprimé ma tristesse et c’était souvent des musiques tristes qui exprimaient le mieux ce que je pouvais ressentir à l’intérieur parce que je ressentais beaucoup de tristesse, de la peine, du chagrin, qui était incommunicable parce que je ne pouvais pas le dire aux autres, je suis malheureuse parce qu’on est en train de me violer, je ne pouvais pas dire le mot viol … je ne pouvais pas dire papa. Je n’ai pas vu, je n’ai pas pu saisir quand est-ce que ça s’est produit, à quel moment, le lien … la rupture, elle s’est faite je n’ai pas pu saisir. Parce que j’étais une enfant. Mais par contre, dans la danse cela m’a aidée, mon beau-père n’avait pas accès à la danse et je profitais de danser quand il n’était pas là. C’était génial. Ma mère, quand j’étais petite, quand j’étais enfant, elle m’a vu danser, dans le regard de ma mère, ma mère m’a vu danser et tout de suite, le regard qu’elle a eu sur moi, elle m’a vue. Je me suis sentie vue, exister dans son regard quand elle m’a vu danser. Elle disait que j’étais belle. Il y avait une nourriture d’elle, elle me transmettait. Ce qui fait, que du coup, quand je dansais j’existais, je me sentais exister. J’exprimais, même si je n’avais jamais personne pour me voir danser, sauf mon petit frère. Je lui demandais : tu me regardes danser. Ce qui était ennuyeux, à chaque fois que je sentais que j’étais très mal, c’était quand je ne dansais plus et je ne chantais plus. Parce que je chantais aussi. La chanson, c’était beaucoup plus difficile parce que ça demandait plus d’expression, ça touchait à mon émotionnel de manière très rapide, dans le chant, la pensée va directement dans l’émotionnel. Elle touche, elle prend contact avec l’émotionnel, ça met de la vie. J’ai suivi un stage de formation et j’ai rencontré une personne qui était extraordinaire, elle était superbe. Elle nous faisait faire des jeux théâtraux, grâce à une balle, elle prend une balle, elle lançait à chaque personne et on devait répéter une phrase et on frappait la balle et on devait répéter la phrase d’une chanson, d’une pièce de théâtre. Et c’est comme ça que j’ai saisi à partir du moment où la pensée venait… L’inconvénient dans tout ça, c’est que dans ce que l’inceste a provoqué, ce sont des ruptures intérieures, on est plus en liaison, c’est pour ça qu’on parlait de liaison avec les autres. Déjà en soi, en nous-mêmes, on est plus en liaison, une liaison comme ça unie entre la pensée, l’émotionnel le physique, il y a comme des ruptures, il a fallu se dissocier pour pouvoir survivre à l’acte agressif. Donc se dissocier, c’est sortir de son corps, qu’est-ce que c’est qui sort de son corps si ce n’est l’émotionnel. La pensée, oubliée au niveau du cerveau, qui est une mémoire, le cerveau mémorise. Quand on mémorise, il y a les sens, le fait de sentir… . Il y a deux mois, c’était la première fois que j’ai eu un retour de mémoire sur le plan olfactif, je me suis souvenue … c’était horrible, j’étais en train de regarder dans la glace et d’un coup, je me suis souvenue de l’odeur de mon beau-père au moment de l’acte, j’ai eu un recul tellement… j’ai fais un mouvement de recul, c’était incroyable. Quand je dis incroyable, C’est vrai, que c’est toujours là, mais dans un tiroir, et ce n’est pas associé dans la mémoire, c’est dans la mémoire du corps aussi, c’est quelque part dans le corps aussi, un jour aussi j’ai fait une technique de soins, il fallait appuyer sur le corps. Dans le corps, on a emmagasiné des souvenirs, le corps emmagasine, inscrit dans le corps et c’est toute la difficulté quand la mémoire revient, sur le plan émotionnel puisqu’il y un déni émotionnel. Moi, j’ai retenu ce qui m’est arrivée, je l’ai retenu en mémoire du cerveau, visuel j’ai des souvenirs visuels … en plus de ça qui ont été provoqués par le fait que ma mère m’ait vue.

S : Le fait que votre mère vous ait vue ? Lors des agressions ?

J : Pendant que mon beau-père me faisait faire une fellation, il est important que je vous dise « me faisait faire ». Quand on fait une fellation, l’acte de faire faire une fellation, ce n’est pas comme le fait d’être pénétrée, on peut à peu près à subir la pénétration tandis que la fellation, je la fais. C’est terrible, parce qu’il y a tellement de culpabilité, d’incompréhension, confusion. Tout est mélangé. C’est vrai que c’est un chaos, c’est d’un désordre terrible. Comment peut-on s’identifier à un tel désordre, d’abord, déjà ? Le jour où mon beau-père me touche, il ne me respecte pas dans mon intimité en me touchant. Il a fait cela. Dès qu’il a fait ça, la rupture s’est faite automatiquement comme un choc et c’est un choc qui est de l’ordre, c’était un choc qui va dans le corps bien évidemment en premier. Le corps c’est la protection, la peau ce n’est pas pour rien qu’on a la peau.

S : Dans votre discours, une tentative, d’une douleur, en vous écoutant quand vous avez utilisé le mot désordre et chaos : Est c’est cela qui est dés-humain ? Les relations sont difficiles à mettre en place.

J : Comment peut-on parler d’humain déjà quand on a sept ans ou douze ans : Comment peut-on parler de l’humain ? On ne sait même pas ce que c’est au niveau psychique.

S : L’âge est important dans l’accès à l’humanité ?

G : Bien sûr, l’humanité, c’est l’autre qui te la redonne ton humanité, l’autre c’est le père, c’est la mère, c’est l’autre, il te dit un jour, qui affirme pour qu’on le ressente en soi, c’est là où on ne se sent pas en lien avec les autres, parce qu’on nous a pas donné, redonner ce lien-là, on nous l’a pas affirmé. L’identité c’est l’autre. Quand on arrive au monde on perd complètement son identité divine, (c’est absolu comme ça), son identité divine, les parents sont en charge de notre désir d’être et d’exister, ils prennent la charge de… c’est leur responsabilité et au fur et à mesure que l’on grandit, au fur et à mesure que l’on intègre… l’autonomie c’est de savoir marcher, c’est de ressentir. Ils ne conservent pas ce que nous sommes, ils ont en charge notre vie et après il nous le redonne au fur et à mesure et on est incapable de le reprendre en main et cela ne s’est pas produit ce fait-là. Le père n’a pas fait ce qu’il fallait, ni le père, la mère. Ma mère aussi n’a pas fait ce qu’il fallait, ma mère, c’est encore une autre histoire. La figure du père.

S : Par rapport à ce que disait globalement le groupe, ce sont des histoires de ruptures, le désordre n’est pas possible, la question de l’identification ?

J : Je suis révoltée.

S : Trouver un sens, et de lui donner une forme ?

J : Ce n’est plus une forme que je donne, là c’est une réalité.

S : En vous écoutant, on sent que vous êtes révoltée, que vous essayez absolument d’expliquer très clairement d’une façon très détaillée les choses parce que vous voulez rassembler ? Parce que c’est comme si il y avait pleins de petits morceaux. J’entends votre pensée. Par rapport au lien que vous avez fait sur le terme désordre et chaos, je crois que c’est intéressant … par rapport à ce qu’ont dit les autres vous avez quand même parlé d’un monde je ne sais pas si c’est vous qui l’avez dit où c’est moi qui l’interprète mais vous avez parlé d’un autre monde. Par rapport au désordre, je faisais le lien avec le dés-humain. Je me demandais comment la structure, la forme (je pense à redonner sens) introduisait la notion de l’humain ?

J : Le désordre est dans le sens où l’autre crée le désordre.

K : Ce que je comprends par rapport au chaos, moi, je me perçois en fait dans le sens de regarder la peur dans son ensemble, une espèce animale, l’homme est un être animal qui a pris conscience qui s’est développé,… de l’instinct, même si maintenant se différencier, et les animaux, tout le règne animal et le règne humain. Je ne dis pas que dans le règne végétal ou animal, il n’y a que du chaos parce que ce n’est pas le cas parce qu’il y a des formes de sociabilité, je crois que l’homme c’est la seule espèce sur terre qui conscientise sa structure et qui établit les normes. C’est à la fois une partie d’inné et une partie d’acquis. Le désordre, à un moment donné, que il y avait clairement dans la société il y avait des principes fondateurs c’est l’interdit de l’inceste. Et, que c’est une chose que nous n’avons pas eues, en tant qu’incestées et c’est quelque chose qui a fait voler en éclats, ça crée du désordre donc on ne nous transmet pas de structure comme appartenant à l’espèce humaine et du coup ce sentiment de ne pas appartenir… d’être déstructurée que je vis.

S : Ca vous enlevé quelque chose ?

K : De ce que je ressens, on m’a pris quelque chose, en plus c’est très difficile, on m’a pris quelque chose ou après il y a la question de l’identité, on ne sait plus bien qui on est. En plus on m’a pris la représentation aussi de ce que peut être une famille qui est quand même la famille au sens nucléaire qui est la première composante d’une société.

I : Par rapport à la notion de famille, c’est encore plus affligeant, c’est que les victimes font des efforts énormes pour se rassembler, vont confronter leurs familles et quand on va confronter la famille, elle nie cette réalité-là. On rebascule dans le chaos, c’est-à-dire il y a comme une sorte d’illusion, quelquefois les bourreaux disent « je vais réparer, qu’est-ce que tu veux, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? » ou « c’est le passé, il faut l’oublier» mais pour s’amender ils vont dire « qu’est-ce que je peux faire ? » Et, au moment où on se dit il y a peut-être un début de structure, quelque chose qui va arriver et qui va se construire, se mettre en place, quelque chose qui va pouvoir s’amorcer. En fait on se rend compte que le système est beaucoup plus pervers, seulement il s’est maquillé de façon différente, il a changé de costumes. On rebascule là dedans. Il y a quelque chose de cet ordre-là.

S : Si la famille ou l’agresseur revenait à vous dire « ça s’est passé » est-ce que cela réinstaurerait l’interdit dont vous avez parlé ?

K : J’en ai parlé, il n’a pas nié, il a reconnu les faits, sauf que le problème c’est que pour lui c’est normal, ce n’est pas grave il faut que j’arrête d’en faire tout un drame, un psychodrame il n’y absolument aucune conséquence de toute façon, je ferai mieux d’oublier et à part me faire soigner et si j’ai vraiment besoin d’aller voir en psychanalyse, si vraiment j’ai vraiment besoin de voir un psychanalyste «Vas voir un psychanalyste» même s’il déteste les psychanalystes mais il me dit « tu vois où j’en suis, je déteste ça, et je pense que ça sert à rien mais si c’est si vraiment ce qu’il il y a que ça à faire pour que tu ailles mieux » il ne renie pas du tout. Du coup ça ne peut pas réinstaurer quelque chose parce que pour lui, c’est quelque chose qui est normal.

S : Mais il n’est pas dans une démarche de pardon, de reconnaître ?

K : il faut bien préciser que c’est une autre question, ce n’est pas finalement la reconnaissance de ce qui s’est passé, c’est d’aller plus loin. C’est une reconnaissance d’aller plus loin et de prendre en compte leurs propres responsabilités et de se repositionner dans ce qu’ils ont fait de mauvais et de comprendre que ce qu’ils ont fait, il n’avait pas à le faire et de demander pardon. Et, reprendre la culpabilité sur eux.

S : Récupérer quelque chose ?

K : Personnellement, je pense que ça n’arrivera jamais en ce qui me concerne, et de ce que j’ai entendu, je n’ai pas l’impression que c’est quelque chose que quelqu’un a vécu réellement, où alors très peu.

S : Par rapport à l’interdit l’inceste qui est transgressé, si on reste dans la résistance de l’humain ?

J : J’ai quand même une question, pourquoi ça été instauré comme un interdit ?

S : Si on parle de résistance, Vous avez eu le sentiment de réinstaurer cet interdit ? Est-ce que vous avez le sentiment de remettre en place l’interdit de l’inceste, par des stratégies extérieures ? Comment voyez-vous l’association entre inertie, monde extérieure et interdit ?

J : Comme j’avais ce désir d’un père, de le réaliser, j’ai eu besoin de me retrouver en face de mon père pour retrouver les émotions, il fallait que je retrouve ma mémoire. J’étais en rupture par rapport à ça donc, je l’ai affronté et il s’est avéré qu’il y a eu des conflits. Je suis partie je n’ai plus jamais voulu le voir et je lui ai dis « tu ne me verras plus jamais de ta vie » et puis il y a eu un moment où je marchais dans la rue, j’ai saisi qu’il fallait … que j’aille voir mon beau-père dans des circonstances assez particulières parce que je me suis vue en train de lui dégager, ma colère, ma haine au moment où il mourait, c’était une vision que j’ai eue et je me suis dit « Ce n’est pas possible je ne peux pas faire ça ». Et du coup, je suis allée le voir, en allant le voir dans une attitude de vouloir … le rencontrer d’une certaine manière. à ce moment-là, ça s’est produit cette rencontre. Mon beau-père a accepté une relation nouvelle qui s’est produite c’est-à-dire que nous avons communiqué, cela m’a permis de pouvoir enlever le monstre. Par rapport au dés-humain, mon beau-père, je le voyais comme un monstre, dés-humain aussi. Je le voyais comme un monstre. En communiquant, j’allais le voir tous les jours, c’était une communication assez soutenue, je me faisais aider par une idée religieuse parce que je n’y arrivais pas sinon… c’était trop dur malgré tout. Je priais beaucoup pour que ça m’aide, pour que je sois soutenue intérieurement de manière à pouvoir l’affronter, le voir, le rencontrer, de cet ordre-là parce que je n’avais rien réglé par rapport à ça, psychologiquement. J’ai pu réaliser « une relation de père à fille, et de fille à père »

S : Comment vous l’avez rencontré que vous avez pu échanger avec lui ?

J : Cela a duré un an, je l’ai aidé. Il m’a demandé de l’aide, cette fois-ci c’était clair, il m’a fait comprendre quand j’étais petite, il avait eu besoin de moi, enfin de compte, son attitude était mue par un besoin d’aide extérieure dont moi, mais … je sais ça peut paraître complètement fou … quelque part, ça m’a permis par rapport à l’image que j’avais de lui de monstrueux, ça me l’a rendu humain. En parlant d’humaniser, c’est peut être ça aussi, en le voyant comme un humain c’est peut être comme ça que j’ai récupéré la chose.

S : Vous avez récupéré l’humanisme ?

J : Humanisme, moi, je l’ai vu comme un humain qui avait eu des préoccupations, des problèmes, je ne savais pas de quel ordre, bon j’ai su qu’il avait été deux ans dans un camp de concentration, j’ai connu toute son histoire après. J’ai eu besoin de connaître son histoire dans le temps, au fur et à mesure, où je réintégrais ma mémoire émotionnelle. Cela m’a servi à aider, à pouvoir pardonner si je peux dire ça comme ça que, minimiser tout ce que je peux avoir de rancœurs, de ressentiment, de colère de haine.

S : Vous l’avait ré-humanisé par cet acte-là ?

J : Par cet acte-là, cela était quelque chose de possible dans le temps pour moi, il est décédé depuis. En même temps, vis-à-vis de la mort aussi comme je le voyais, dans cette vision où je déversais ma haine et d’avoir finalement fait le choix d’aller vers lui… d’aller à sa rencontre au lieu de déverser ma haine, pendant dix ans, et d’attendre qu’il soit mort pour tout lui dire, tout ce que je ressentais. Et d’aller à cette rencontre-là, quand il est décédé, je n’étais pas là, il était en Nouvelle-Calédonie et moi j’étais en France.

S : Le fait qu’il soit mort… continuez

J : J’ai eu l’impression d’une communication. Par contre, j’ai remarqué que toutes les personnes qui avaient vécu l’inceste quand la personne qui les avait abusés était morte, elle continuait à vivre le traumatisme encore pire. J’ai fait un acte de prière, j’ai même accompagné intérieurement dans la lumière, qu’il soit dans la lumière, je l’ai aidé par rapport à ça aussi … parce que c’était quelqu’un qui était dans la noirceur.

S : L’interdit de l’inceste était transgressé alors qu’il n’aurait pas dû transgresser ?

… Conversations … . peu audibles

N : moi, je suis un peu noyé, car c’est un peu théorique tout ça !

S : ce que disait … c’était par rapport au fait de ce qui était déshumain… l’interdit de l’inceste qui a été transgressé alors qu’il ne l’aurait pas dû.

N : Moi, je voulais juste dire que je lui avais mis un coup dans le nez, ben oui ! physiquement le jour où je lui ai fait très mal, il n’est plus jamais venu m’embêter. Je n’ai pas eu à prier parce que j’avais plutôt envie de le tuer que de prier.

J : Moi c’était plutôt par rapport à moi.

N : Parce que ce n’était pas possible autrement, il n’y avait pas d’autre choix que d’arrêter physiquement, je ne sais pas si ça va réintégrer. ça m’a prouvé que je pouvais agir contre lui. C’est un premier pas, il était tout petit, j’ai réalisé après qu’il était tout petit et que c’était très, très long et qu’il fallait se reconstruire. Mais c’est déjà un premier pas, de voir qu’on n’est pas qu’une chose dont on abuse, on a aussi le pouvoir de se défendre.

S : Vous lui avez rendu une certaine violence ?

N : Voilà, c’est ça !

N : Ca me fait penser aussi, moi je n’ai pas donné de coup de poing, enfin j’ai tellement crié. Moi quand je me suis ressouvenu de mon enfance, je ne suis pas allé directement voir mes parents, j’ai fait tout ça au téléphone, j’ai tellement crié dessus ils m’ont complètement laissé en paix. L’interdit que j’ai posé c’est d’avoir porté plainte, c’est encore tout un boulot parce qu’il faut que je comprenne la justice, que la loi intervienne et qu’elle peut être dans mon camp et j’ai un peu peur d’être maltraité par la loi, il faut que je change ça il faut que je travaille ça. C’est tout un processus, moi j’essaie d’arrêter d’être une victime tout simplement. Enfin, je ne sais pas si c’est possible mais de prendre mon ampleur. Même au boulot, arrêter d’être une victime un peu partout. Par rapport à l’inertie, j’ai entendu le mot : la pensée n’est pas un mouvement ?

S : C’était par rapport à ce que disait Madame, que l’inertie, et que le mouvement, elle en avait besoin par le corps et je posais la question : est ce qu’il y avait un non- mouvement dans la pensée ?

N : Oui c’est sûr, des blocages de pensées, moi ça existe pour moi

I : Quand les faits ont été révélés publiquement dans l’enceinte de la maison. J’avais 17 ans. Ma mère était au courant, mon beau-père a quand même pleuré, il m’a demandé pardon. Cela duré cinq minutes et après il fallait balayer l’affaire… Cela ne l’a pas empêché d’avoir des comportements toujours déplacés, des fixations.. .ça s’est complètement caduc de toute façon. Quand on met en place de tels comportements, qu’on peut être aussi monstrueux, ces gens-là ont besoin d’un suivi psychiatrique poussé, c’est eux qui ont besoin, nous, ça dépend de notre personnalité qu’ils sont explosée, c’est autre chose. J’ai juste réussi à faire une chose dont je me félicite, il y a un an, j’ai réussi à dire, à prendre le téléphone, je n’étais pas capable de parler calmement, à chaque fois que je prenais le téléphone, j’étais en train d’hurler, je passais pour quelqu’un de forcément pas équilibrée. Là, j’ai juste pu lui dire heureusement, parce que c’était mon beau-père « vous me vouvoyer, Monsieur, je ne vous ai pas choisi, ma mère vous a choisi, je n’ai rien en commun avec vous, vous m’avez transmis votre nom mais maintenant vous m’appellerez Mlle (nom de jeune fille) et là, il renchérissait : « comme tu veux I… » à un moment donné, j’ai dit « je ne vous permets pas de me tutoyer ». cela a permis de rétablir quelque chose, moi, j’ai eu des envies de violences, j’ai même pensé à le dépecer, j’ai eu des pensées vraiment de violence.

S : A dépecer quoi ?

I : Lui, son corps, à le découper en fines lamelles. Le plus mal qu’on puisse faire à quelqu’un, j’ai eu toutes ces envies, je pensais à travailler dur dans la vie pour pouvoir embaucher un tueur, pour le faire tuer. J’ai pensé à prendre des cours de mécanique pour trafiquer les freins de sa voiture. Moi, j’étais terrorisée, moi mon beau-père c’était un grand costaud, un jour il a voulu me mettre une claque, j’ai eu le réflexe de me reculer et la porte est tombée. J’étais terrifiée par ce mec… j’ai fait sept ans d’arts martiaux pour me libérer de cette peur. J’ai juste rétabli ça, je suis entrée dans la plainte j’ai discuté avec un magistrat qui m’a fait comprendre qu’il n’y aurait pas de suite de toute façon, mais malgré cela, je suis terrifiée par le fait d’entrer dans la plainte et même si ce que j’ai fait, il y a un an de ça. Cela à un petit rétabli, ce qui me désole, c’est que ça ne me permet pas de vivre ma vie.

S : Malgré la plainte ?

I : Je m’étais donnée juillet, en délai pour entrer dans la plainte j’ai l’impression d’être une collaboratrice, je me sens coupable, j’ai l’impression que c’est quelque chose d’insurmontable. Je ne sais pas.

K : La première chose pour rétablir, ça a été d’en parler à ma mère… des agresseurs, mes cousins ça s’est très mal passé, il y a eu du déni d’une certaine partie, du silence de l’autre. ça c’est fini violemment puisque la dernière parole de mon cousin « si je te revois je te mets mon point sur la figure», je lui ai dis « vas-y, je ne répliquerai pas mais je me ferai un plaisir de te mettre en prison ! » Mon Grand-père est décédé, je crois que quelque part … j’avais 13 ans et rétrospectivement ce qui m’a permis de me rétablir c’est qu’il est décédé d’un cancer généralisé des poumons et qu’il a énormément souffert. Je me dis, à la limite, il a bien souffert il l’a bien mérité. Ce n’est pas forcément assez mais c’est déjà ça. En ce qui concerne mon père, j’ai rétabli, là dernièrement… . Mon père est quelqu’un de très grand, de très massif, et pour la première fois de ma vie, à 31 ans je ne me suis pas reconnue. Il est arrivé chez moi et j’ai quand même été jusqu’à cacher les couteaux en me disant :  « il y avait tellement de violence », c’est plus lui mais en fait je les ai cachés pour moi inconsciemment devant le fait qu’il est en train de m’expliquer que c’était normal, je l’ai agrippé par le col, je l’ai secoué je l’ai insulté et je lui dis d’être un père, d’être un homme. Je l’ai mis à la porte de chez moi et quand une semaine après il m’a étranglée, il a tapé à 3 cm il m’a menacée, je n’ai pas eu de mouvement de recul et je l’ai regardé et je lui ai dit « si comme tu dis, ce n’est pas grave pourquoi tu m’agresses ? » Je lui ai dit : « tu as peur, eh bien prends peur, il me reste encore sept ans pour porter plainte et maintenant tu vas savoir ce que c’est que d’avoir peur » et je suis allée porter plainte pour violence physiques. Depuis, il me laisse tranquille mais c’est ce côté de donner les choses, de me rebeller, enfin, et la colère je pense qu’elle est là aussi vis-à-vis des autres. Je me rebelle aussi. Maintenant, apprendre à dire non même avec l’extérieur, quand il y a quelque chose qui ne me plaît pas, avant notamment dans les relations affectives dès qu’il y avait un lien affectif tissé que ce soit d’amitiés ou même au travail. Et, maintenant j’apprends à dire non. Je voulais juste terminer… je suis tatouée parce que je pense que c’est une façon pour moi de marquer mon corps d’une autre façon, des choses qui ne se voyaient pas. Il y une promesse que je me suis faite, il y a très longtemps, je pense que j’avais du mal… , je me suis faite tatouée dans le bas du dos même si je les rends retranscrite en alphique qui dit « Vivre debout et ne plus jamais laisser faire » j’ai eu besoin de le marquer sur mon corps et l’alphique ce n’est pas innocent non plus, ce sont des hommes qui ne sont pas vraiment de l’espèce humaine mais qui ont l’apparence des hommes. Il y a une symbolique mais j’ai besoin de ça et depuis il y a ce côté-là, pour mettre, pour se réapproprier l’interdit par rapport à mon histoire, par rapport au fait de me réapproprier mon corps et me mettre un(e) interdit vis-à-vis des autres, que je suis maître de ma vie, d’essayer, on ne peut pas se protéger de tout mais même s’il m’arrive quelque chose j’aurai été capable de dire non.

S : est-ce que quelqu’un souhaite rajouter quelque chose ?

N : Je n’ai pas exactement compris le thème d’aujourd’hui, j’ai trouvé que c’était très théorique et je me suis un peu ennuyé

S : Par rapport à ce que tout le monde a dit, non ça été bien compris, les stratégies … qu’est-ce qu’on pouvait faire pour se sortir de ce problème, vous vous l’avez dit tout à l’heure « Je ne veux plus être une victime ». Comment sort-on de ce statut de victime ?

I : ça me permettait de répondre à quelle stratégie ?

S : c’est comme si on posait la question : comment faire pour se guérir ?

J : j’ai l’impression d’avoir fait constamment de trucs, il n’y a pas une solution … des solutions différentes parce qu’on est tous différents ; Il y a une idée de base et je vais mettre plusieurs stratégies au point

S : n’oublions pas que la résistance de l’humain, ça rejoint la question de la vie… je voulais comprendre comment chacun dans son fonctionnement… vis-à-vis de la loi, vis-à-vis du monde extérieur… voir toutes les possibilités mises en place… à partir de l’inceste… se dégager de l’inceste.. même si je sais que ça peut paraître complètement fou de se dire, se dégager de l’inceste, ça fait partie de son histoire… .c’est comme avoir été torturé dans tel ou tel pays, ça fait partie de l’histoire … S’en dégager, sans oublier … On sort de ce statut de victime. Pourquoi, j’ai pensé à l’humain et au dés- humain. C’est redonner à l’autre, ce qui lui appartient. Comment finalement, je reprends mon moi qui m’appartient.

I : Encore faut-il savoir si la question identitaire est faussée dès le départ ?

K : je perçois que si je n’avais pas été victime d’inceste, j’aurais été totalement autre… je travaille pour apprendre à vivre avec mes blessures … et fondamentalement, j’en reste persuadée, ce qui me construit… et aussi un but de par ce que j’ai vécu… Pas forcément… « Incestée, … j’ai été, incestée … je suis… incestée, je resterai ! » et par contre la différence, c’est que je ne veux plus subir… Je me réapproprie mon histoire sans la subir et par contre, je me la reconstruis envers, contre et dessus ça. Récupérer une identité avant l’inceste, pour moi, c’est ça !

S : Une partie de vous n’a pas été touchée, qui a été protégée… cette thématique, la résistance de l’humain, c’est une volonté indirecte de trouver une solution. Quelles sont les résistances chez un individu traqué ?

N : moi, je pense qu’on n’en a pas beaucoup parlé