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La domination

THEME DOMINATION Atelier Soraya (S : l’intervenante)

 

Corinne : Ce qui me vient en premier, à ce terme de domination, c’est l’incapacité de ‘dominer’ son propre corps  ou son propre esprit. Je viens de m’apercevoir que dans de nombreuses situations, mon corps s’exprime sans que je puisse le contrôler. Il y a une dissociation dans mon rapport aux autres, le corps a des pulsions alors que mon esprit ne les comprend pas. Cela est particulièrement vrai dans des relations affectives ou sexuelles, je peux vivre une relation sexuelle sans aucun sentiment, ni présence réelle de ma part.

S (l’intervenante) : Ne pas haïr ses symptômes, ce sont des mécanismes de défense pour se protéger. Quelle est cette dissociation ? Entre le haut (tête et cœur) et le corps charnel, ce sont ces parties qui sont séparées. (confirmation de Corinne). La domination par rapport à cette dissociation est une façon de coloniser la victime. Il est bon de séparer ce qui est toi et l’agresseur. Le crime identitaire impose aux victimes de savoir qui elles sont.

Sophie : Dans mes rapports sexuels ou amoureux, je lutte pour rester alors que la tête est ailleurs. Je lutte contre mon mécanisme de défense qui est physique, qui se remet en place, se réactive dans le présent. Malgré le travail thérapeutique, cela ne disparaît pas, c’est trop ancré. Est-ce que les séquelles de la mémoire traumatique peuvent disparaître ? Le mécanisme de protection empêche une sexualité épanouie. Si j’essayais de contourner, cela déclenchait de gros flash – back. Essayer de comprendre représente un coût psychique élevé. Dans une relation intime, je suis coupée de mes sensations. Consulter est un travail et est un investissement psychique. En essayant d’oublier j’ai été plus mal. Plus j’oubliais, plus je m’enfonçais. En voulant oublier, je m’enchaîne. L’agresseur est très présent.

Roger : Le terme ‘crise contre l’identité’ me parle. Le père agresseur est toujours très présent. Quand je me regarde, je le vois. Je change de look, j’ai peur de lui ressembler, de devenir un monstre. Je souhaite être ‘normal’, ‘sain’, en tout cas ‘pas malsain’. Je reproduisais les viols dans une hypersexualité, une impression d’exister par le sexe, en multipliant les partenaires et en me revictimisant. J’essaie de me reconstruire une identité, pas sexuelle, en ce moment, pas de sexe. Autre exemple pour cette notion d’identité : refaire ma carte d’identité a été un problème. Je lutte pour être moi-même.

Noémie : Je me vivais comme un monstre. Je voulais être normale, standard, avec ses représentations. Je veux être moi-même avec grand effort. Il y eut beaucoup de : je veux être comme tout le monde, comme tout le monde. La mémoire traumatique hante. C’est immatériel, quand elle arrive, je ne sais quand. Je le ressens très fort : surimpression, quelqu’un s’est surimprimé sur moi. Je dessine. La question s’est posée à travers le dessin : comment signer ? Signer par mon nom, le nom de mon père. Me réapproprier un pouvoir. Mon patronyme existera pour moi. J’espère une appropriation de mon nom, à travers l’œuvre d’art. Je suis hantée par un esprit. Il me vient tout d’un coup une anecdote récente, révélatrice. Je suis enseignante, je suis allée dans ma salle de classe, proche de la salle de musique. Je portais un joli nœud dans les cheveux et je croise la prof de musique habillée avec une liquette qui a un nœud en bas de son dos. La prof de musique me dit : ‘C’est joli, ce que tu as dans les cheveux’. Et moi, je lui réponds : ‘Et moi, quand j’ai regardé ton cul, cela m’a fait penser à la même chose’. C’est sorti malgré moi, à mon insu et je m’en suis rendue compte qu’après, le lendemain. Peut-être que cette prof me plaît, je ne sais pas, mais si j’essayais de la séduire, je ne m’y prendrai pas comme çà. Des propos salaces sortent de ma bouche. Je ne m’en rends compte que bien après, que mes propos étaient déplacés. Dans ce moment, c’est être hantée encore.

S (l’intervenante) : Un livre est intéressant sur ce sujet ‘Les visiteurs du moi’. Il parle par des témoignages d’un autre qui habite en soi-même, par nos actes, par nos comportements. Quelqu’un de la famille peut parler à travers nous. La découverte de l’inconscient par Freud est fondamentale. L’inconscient, c’est cet autre qui dit parfois plus de vérité qu’on ne le souhaite.

Bernadette : J’aimerais trouver des méthodes de penser qui m’aident. Aussi mettre des termes sur des façons de penser ou d’agir. J’ai souvent parlé au travail de façon vulgaire, souvent à propos du sexe et, je me souviens, cela faisait beaucoup rire les autres.

S (l’intervenante) : Il n’y a pas vraiment de méthodes à proposer. Les mots qui ont été dits ou pas par l’agresseur ne sont pas les mêmes pour tous. Chacun a son histoire et doit faire son travail thérapeutique.

Bernadette ? ou Sophie ? (je n’ai pas noté qui est intervenu, si quelqu’un s’en souvient, en le faisant relire au groupe présent peut-être ?) : Domination, non seulement de l’agresseur, mais de la famille. Si la famille ne veut pas voir, nie….personne ne va contre l’agresseur dans ma famille. Pas de réhabilitation de mon histoire. Le fait de nier, c’est reprendre un coup. Si quelqu’un est contre dans une famille, cela doit guérir quelque part.

Roger : J’en ai parlé très vite à ma belle-mère. En crise, j’ai dit : ‘Jai eu des relations sexuelles avec papa’. Belle-mère et psychiatre m’ont-ils cru ? Plus tard j’ai dit à ma belle-mère : ‘Je vais à un groupe de paroles de victimes d’inceste’. Là elle m’a sans doute cru. Je n’en ai pas parlé à des membres de la famille de ma belle-mère. Je suis rassuré que ma belle-mère me croit. Cela me permet de dire : tu as choisi ton mari, je n’ai pas choisi mon père qui m’a colonisé. Mon père est un fantôme qui revient souvent, même s’il est en poussière. J’ai un rapport au corps très difficile : ou ne pas se laver ou prendre trop de douches. Je suis en suivi psychiatrique depuis 25 ans. Ma mère biologique m’a emmené chez un psy dès l’âge de 12 ans. Je prends des médicaments. J’aimerais n’avoir plus besoin de médocs et de psy.

S (l’intervenante) : J’aimerais revenir sur ce qui a été évoqué, le patronyme et la notion de famille. Les victimes d’inceste ont aussi une blessure symbolique. Il y a un problème de la place de l’enfant dans la famille. Quand le père ou la mère convoquent l’enfant dans une place qui n’est pas la sienne, tout devient trouble. Les places de filiation sont importantes. Si tout devient flou, confus, le dégât est grand dans le symbolique. La blessure symbolique est réelle et très grande.

Roger : Par rapport au patronyme, j’ai pensé à changer de nom. Transmettre ce nom à mon enfant me pose problème. J’avais pensé à prendre le nom de ma compagne pour l’enfant, si l’on se mariait.

Serge : Je me suis retranché derrière le nom de mon activité. J’ai essayé d’écrire. Je pourrais écrire sur un nom d’auteur et ainsi non sur mon nom d’identité. Je note chez moi un problème d’identité et de désir ; Toutes les identités sont possibles. Pour faire des choix, il faut être construit. Comment se construire quand on est déconstruit ? Je n’ai pas de repères. Je m’imagine que l’autre peut m’emmener vers quelque chose.

Sophie : Le problème de trouver sa place, dans sa famille, au boulot. Ne rien dire sur sa famille, pas de reconnaissance sociale, cela exclut, c’est inconfortable. Au travail je dis que je vois quelques personnes de ma famille. Je me sens dans une position de flou. J’ai l’impression que je vais être jugée si je dis que je ne vais plus voir la famille. Pour se protéger, ne pas répondre, être dans le demi-mensonge.

S (l’intervenante) : Garder quelque chose de privé, ne pas pouvoir en parler, c’est difficile. Dans la société restent beaucoup de représentations, de préjugés. J’espère que la société avancera pour qu’il soit possible de ne plus avoir honte de dire : ‘j’ai été victime’. Sinon la victime porte la honte. C’est encore honteux de dire : ‘j’ai été victime’.

Caroline : Je suis là à cet atelier en tant que proche d’une victime d’inceste et aussi en tant qu’assistante sociale. J’aimerais témoigner d’une expérience que je vis actuellement dans mon métier, en tant qu’assistante sociale. Une femme est venue me voir car elle venait d’apprendre par ses enfants, des filles entre 6 et 8 ans, qu’elles étaient abusées par leur père. Elle croit la parole de ses enfants. En tant qu’assistante sociale, et en l’écoutant, j’ai fait immédiatement un signalement. Elle a porté plainte. Les différents services contactés, et pour moi, c’est incroyable de voir cela, ont fait des enquêtes. Or toutes les enquêtes menées dans les différents services, par exemple par le juge aux affaires familiales, ne parlent aucunement du sujet de la plainte, suspicion d’inceste mais toujours sur la relation de la mère vis-à-vis de ses enfants. Cette mère veut protéger ses enfants et n’est absolument pas entendue. Je ne sais plus comment l’aider. J’ai moi-même été convoquée dans le cadre de l’enquête et il m’a été suggéré que je m’investissais trop et prenait trop partie dans l’histoire, en défendant la mère. Pourtant je sais que dans ce cas que je décris (c’est la 2ème fois que je suis confrontée à ce problème dans ma carrière et là effectivement je me sens plus concernée) les paroles des enfants ont été très claires et que dans aucune enquête des différents services sociaux la parole des enfants n’a été entendue ou même n’apparaît. Le divorce est en cours et la garde des enfants risque d’être alternée, le père a pris un avocat et a même eu cet argument que la mère dit n’importe quoi, car elle-même a été victime d’inceste dans son enfance, ce qui est faux. Donc je me mets à la place de cette mère qui engage des démarches de protection des enfants et dont la situation se retourne contre elle. C’est un sujet vraiment politique qui visiblement ne peut être entendu. Les associations essaient de faire avancer les lois et vraiment je comprends pourquoi maintenant.

Noémie : Des travailleurs sociaux ont été formés et ont travaillé sur la psychologie de l’agresseur. Il a été remarqué que pendant ce travail les travailleurs sociaux ont été terriblement mal à l’aise et gênés par rapport à cette question. Ceci peut être retrouvé sur le site de l’association ‘Paroles d’enfants’.

Sophie : Il existe maintenant des brigades de mineurs, formées à l’écoute de l’inceste et de violences sexuelles. Pour cette femme il serait bon qu’elle contacte l’association AIVI, qui propose une liste d’avocats, spécialistes du droit et d’aide aux victimes. Sur ce site un guide s’achète pour accompagner une personne qui porte plainte pour inceste ou agressions sexuelles.

S (l’intervenante) : Cela pourrait être le sujet d’un autre atelier, les prises en charge. Les prises en charge sont souvent une source de traumatisme. Les victimes s’exposent et si après le jugement l’agresseur est libre, c’est un énorme coup. Pour l’instant en France, existe une seule institution, ‘La maison du Dr Bru’ qui est une maison de jeunes pour victimes d’inceste. C’est d’ailleurs par l’intermédiaire de cette institution que j’ai pu réaliser 46 entretiens sur l’inceste, le sujet de ma thèse.

Noémie : Artaud a dit : ‘La société a besoin de ses malades’. Oui, quelque part la société dit : tu dois te taire et aussi tu dois protéger, etc… Et que se passe-t-il dans les faits ? Il y a l’interdit de la parole. Quelque soit ce que je dis, il y a peur des conséquences de la parole. Très souvent j’ai parlé et je n’ai pas été entendue. D’où les difficultés relationnelles : la parole, c’est exister et cela me fait peur ou cela fait peur. Maintenant avant de parler de mon histoire, je dis : ‘Vous êtes prêts, je vais vous dire quelque chose de dur… » On veut protéger l’autre de cette parole innommable.

S (l’intervenante) : Cela me fait penser au livre de Primo Levi ‘Si c’est un homme’. C’est un homme qui a écrit ce livre après avoir connu les camps de concentration pendant la guerre. Je ne sais plus si c’est dans les chapitre 5 ou 8 de ce livre. Il écrit sur le rêve et raconte que dans son rêve, c’est la nuit et que quand il parle, personne ne l’entend et qu’il vit alors une angoisse très forte. Je suis d’accord : la société ne veut pas ou ne peut pas entendre. Ce qui est évoqué ici, c’est deux choses : d’une part ne pas trouver les mots pour le dire et d’autre part, que les autres ne veulent pas l’entendre.

Marion : Pour moi, par rapport à la domination, c’est une lutte au quotidien, une lutte depuis toujours pour ne pas être invisible. C’est ce que je peux dire. La domination va jusqu’aux choses de la vie. Tout simplement constamment lutter pour ne pas se faire marcher sur les pieds. Au travail j’ai une bulle d’espace. J’ai du mal à trouver la parole en famille.

Serge : Oui, pour revenir à ce thème de la domination, je pense au rôle de bouc-émissaire. Pour moi il y aussi le dominateur et le complice, très important. Cela se révèle parfois dans les situations de la vie. Il y a le dominateur et souvent un complice de ce dominateur. Il y a aussi les dominateurs repérables, fortes gueules, violents. Mais aussi des dominateurs plus sournois, sans violence mais imposant le silence. La domination demande une lutte au quotidien pour essayer d’exister.

Sophie : J’ai le souvenir d’une parole de femme, je ne sais pas trop qui est cette femme. J’ai 9 ans environ et elle me dit : ‘Ce qui se passe avec ton frère, c’est un viol. Si tu en parles, ton père tuera ton frère’. Je crois que c’est une grand-mère maternelle qui m’a parlée ainsi. J’avais 9 ans. Comment un enfant peut aller contre ça, contre tout ça, ça n’a pas existé, ça… le silence, ne pas en parler. Comment, en enfant, aller contre ça ? Quand on est dans sa famille, que l’on n’a pas d’autres repères…

S (l’intervenante) : L’enfant se sent écrasé.

Noémie : Le langage. Dans le langage, des mécanismes de silence. Et ne pas faire trop de bruit. Le mot ‘abus’, le mot ‘viol’, le mot ’relation’. D’ailleurs dans notre groupe de paroles reviennent souvent les thèmes lien et relation sexuelle. Nous employons même le mot ‘relation sexuelle’ avec notre agresseur. Ce n’était pas une relation, c’est un viol. Le mot ‘viol’ est très difficile à dire car il nous renvoie à trop de violence. Dans notre bouche, difficile d’employer des mots radicaux. Je dirai : pour trancher, se débarrasser des branches pourries. Viols, agressions ne peuvent venir que de l’extérieur. Il ya vraiment une domination du langage. J’ai envie de dire, développer son monde à soi, une singularité extrême face à une normalité que je n’atteindrai jamais. L’art est l’affirmation d’un langage. Tous les jours, lutter contre la domination.

S (l’intervenante) : Dans le problème d’inceste, l’enfant ne garde pas le secret car un secret, cela se partage avec quelqu’un, dans le creux d’une oreille, chez les enfants. L’enfant dans ce cas garde le silence.

? : Je dirai qu’il est important de comprendre ses émotions. Dans tout travail thérapeutique, le but est de se réapproprier son propre désir.