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L’incestuel

ATELIER DE RECHERCHE animé par SORAYA DE MOURA FREIRE pour l’association ARÉVI

Dix présents

Soraya : Qu’est ce que l’incestuel pour vous ?

Jacques-Marie : Il y a des indices familiaux, des sortes de signatures, j’ai été abusé une fois, sans contact physique, et j’ai pourtant tous les symptômes d’une victime d’inceste

Angela : je me suis souvent demandée si j’étais folle, car il n’y a pas de prise sur la réalité dans le climat incestuel

Caroline : un truc incestuel rôde depuis plusieurs générations, mais mes parents ont nié, donc comment soigner le passage incestueux intergénérationel ?

Louise : Peut il y avoir inceste sans climat incestuel ?

Sandrine : quand commence l’inceste ? Avec quels actes ? L’incestuel commence avec le mensonge qui consiste à faire un déplacement ; la toilette tient lieu d’affection et de tendresse, la stimulation érotique tient lieu de jeu. C’est un tour de passe-passe autour de l’action qui a lieu, une sorte de bonneteau.

Louise : Tout est confus lorsqu’on a tous le même âge

Sandrine : Comment ne pas reproduire une famille incestuelle quand on a grandi dans une famille incestuelle ?

Caroline : Le vivant se modèle et transmet, donc comment en sortir ?

Rémy : J’ai découvert ma pulsion incestueuse de ma mère biologique, cela donne lieu à une confusion des places et des rôles

Sandrine : ma mère me confiait ses dysfonctionnement sexuels, lorsque je m’en plaignais, elle disait « tu fais des histoires » ; c’était moi qui était accusée de dire des choses inconvenantes

Soraya : dans l’incestuel, c’est le rapport au langage qui pose problème, les codes familiaux se construisent dans la famille et le rapport au langage est un symptôme incestuel

Jacques-Marie : penser l’inceste est tabou

Soraya : oui, l’incestuel est la manifestation que dans cette famille là, on n’a pas la possibilité de penser

La difficulté c’est de parvenir ensuite, lorsqu’on est adulte et que l’on veut construire sa propre famille, à trouver la bonne distance avec son enfant et à ne pas tomber dans l’incestuel. Car dans toute relation parent-enfant, il y a une dose d’incestuel (les sensations agréables enregistrées dans le rapport mère-enfant, le toucher). Nous allons donc craindre sans cesse les reproductions incestuelles sur notre enfant. L’enfant devient un élément de phobie.

Ce qui est touché également, c’est la possibilité de fantasmer, puisque nous sommes sans arrêt sous le joug de notre vigilance.

Inès : La fusion avec mes enfants a été un élément très inconfortable pour moi, extrêmement difficile voire impossible. J’étais sans arrêt épuisée à la naissance de mes enfants, lors de l’allaitement notamment.

Car effectivement le travail psychique de défense est épuisant, on se contrôle tout le temps.

Louise : Je me rappelle un récit, l’histoire d’une femme qui a été mise par son père à la place de sa mère morte, sans qu’il y ait jamais aucun passage à l’acte. Devenue adulte elle se prostitue pour accomplir l’acte qui n’a jamais eu lieu avec son père.

Jacques-Marie : Mes parents m’ont raconté des salades, ils ont forgé dans la famille une crypte, un secret ; il n’y a pas besoin de passage à l’acte pour qu’il y ait inceste.

Louise : plus je réfléchis, plus j’observe avec perplexité les réflexions de ma mère : « pourquoi te promènes tu en schort devant ton père ? ». Cette réflexion me met mal à l’aise. Dans ma famille, mon grand-père était maltraitant, mais il n’y a pas d’incestuel.

Soraya : La mère transmet quelque chose de l’ordre de l’excitation, un parent communique une excitation à l’enfant ; un inceste ne se vient pas seul.

L’incestuel est plein de secrets, de non-dits. Le rapport à l’autre est comme un rapport à un objet.

Jacques-Marie : La parole des parents ne nous confronte pas, ne nous permet pas d’aller dans le monde pour nous révéler ce que nous sommes.

Sophie : il y a en ce moment une grande conflictualité avec ma fille de 17 ans, nous avons une relation « amoureuse », pleine de propos enflammés et accusateurs.

Soraya : Il est difficile de voir un enfant partir, vivre sa vie. La problématique de la séparation est centrale dans l’inceste. C’est un long apprentissage, à l’opposé de l’arrachement qui est une rupture non travaillée psychiquement.

L’inceste suppose des équivalents relationnels, des objets matériels qui sont autant d’indices du fonctionnement pervers d’une famille confusionnelle, qui ne parvient pas à se séparer de l’enfant. L’argent est un équivalent relationnel puissant.

Autre équivalent, l’activité partagée comme la prise d’alcool, le vol à l’étalage, la pratique sportive (quand le père devient l’entraineur de son enfant par exemple).

Il y a des symptômes comme de remplir le frigo de la fille boulimique

Il y a les plaisanteries salaces

Il y a les caresses déplacées, les pansements

Il y a l’exhibitionnisme des parents, la pudeur excessive des parents.

La famille incestuelle est également pleine de secrets, des histoires de morts ou de transgression ; on sait mais il ne faut pas dire que l’on sait.

Dans tous les cas il y a eu matière à un deuil, un deuil qui n’est pas fait.

Les secrets sont à la base de la problématique de l’inceste, la mémoire qui se perpétue n’est pas celle du mort, mais celle du non-deuil de sa mort.

Rémy : mon père hante l’appartement, hante les mémoires

Louise : Est il possible de s’extraire de l’incestuel par le langage, ou y a t il une malédiction dont on ne peut jamais se débarrasser ?

Jacques-Marie : j’avais l’impression qu’en partant j’allais devenir un être neuf. Je me mettais sous un pouvoir dictatorial, mais ça ne marche pas, l’imperfection est constitutive de ma vie, je vais devoir faire avec ça, je ne deviendrai pas « moi-même ».

J’explore maintenant l’écriture, je décris un processus d’exploration de l’horreur. Avec l’écriture, quelque chose bascule de l’horreur à la vie.

Paris le 24 septembre 2016

Extraits théoriques de Expression de l’incestuel. Intérêt et éléments de repérage de l’incestuel dans la pratique clinique, CAIRN info, le divan familial, éditons in Press 2006

L’incestuel, notion que nous devons à Racamier, est un climat psychique et interactionnel qui porte l’empreinte de l’inceste sans qu’il y ait nécessairement de passage à l’acte génital. C’est le domaine de l’inceste non fantasmé et non agi : « L’incestuel c’est l’inceste moral » (Racamier, 1995). S’il se situe entre l’inceste fantasmé, c’est-à-dire l’œdipe, et l’inceste génitalement accompli, il s’apparente malheureusement plus à ce dernier. Le fonctionnement incestuel se caractérise avant tout par la confusion.

Confusion des individus d’abord, avec absence d’individuation : la famille est une unité symbiotique et l’unique frontière clairement repérable se situe entre la famille et le monde extérieur et non entre les différents individus. Confusion des générations ensuite : les frontières inter générationnelles sont aplanies, voire inversées, il n’y a plus de distinction entre parents et enfants par exemple.

Cette dé-construction des origines est souvent source de confusion des registres relationnels, entre l’affection parentale et le sentiment amoureux, entre la tendresse et la sexualité adulte. Ce fonctionnement vise à éviter toute séparation, qui ferait planer une menace de mort sur les membres de la famille en réactivant des carences affectives majeures et précoces.

la notion d’incestuel éclaire certaines problématiques de séparation-individuation, de dépendance et d’emprise ou de défaillances narcissiques profondes

Les équivalent d’inceste sont paradoxaux : dissimulant leur fonction derrière une apparence banale, ils se montrent, parfois même s’exhibent, mais lorsqu’on s’y intéresse de trop près, ils se cachent. Leur investissement dépasse de beaucoup leur valeur propre, ceux qui les détiennent semblent les considérer comme une sorte de trésor. Ces précieux trésors, que l’on garde à l’abri des curieux ne sont rien d’autre que des activités intimement sexualisées.

Les équivalents d’inceste sont érotisés, ils ont valeur de fétiches, ce sont des objets de commerce érogène. Ils circulent entre les partenaires mais n’ont pas de fonction transitionnelle. Ils occupent une faille entre le fantasme et la matière; cumulant l’attrait sexuel et l’attrait narcissique.

Il existe une indécence plus ou moins discrète de nos fantasmes et associations autour du noyau incestuel. C’est par le mécanisme d’ « injection projective » (P.-C. Racamier, op. cit.) que nous formons parfois des images directement sexuelles dans notre esprit : ces images semblent passer du psychisme des membres de la famille au nôtre, sans mentalisation ni verbalisation.

Les secrets

Les secrets d’incestualité concernent deux grandes thématiques : la mort et la transgression. Souvent, ils sont défendus par la mise en circulation d’autres secrets, qui n’en sont pas vraiment, et qui fonctionnent comme des leurres. Ces secrets de deuxième rang relèvent plutôt du non-dit : si personne n’en parle, ils sont néanmoins sus de tous.

Le secret peut porter sur le décès, déjà ancien, d’un proche. Parfois, il s’agit d’une disparition, d’une incarcération ou d’un internement. Dans tous les cas, il y a eu matière à deuil, mais le deuil n’a pas été fait.

Quoi qu’il en soit, cette absence de deuil est capitale, c’est d’elle que naît le secret; « la mémoire qui se perpétue n’est pas celle du mort, c’est celle du non deuil de sa mort » (P.-C. Racamier, op. Cit.).

La principale transgression est évidement celle de l’inceste. Ces deux motifs, la mort et la transgression, sont souvent amalgamés. Parfois ils le sont dans la réalité : le mort était l’auteur, ou la victime, de l’inceste.

Le secret permet d’enchaîner les uns aux autres les membres de la famille. Ce lien d’enchaînement constitue une protection contre les atteintes du monde extérieur vécu comme persécuteur. On peut remarquer qu’à côté du secret, Kaës évoque un « objet commun » venant renforcer l’association et rappelant le rôle des équivalents d’inceste.